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L’invasion russe de l’Ukraine est le plus grand conflit qu’ait connu l’Europe depuis la Seconde Guerre mondiale, tant par son ampleur que par son intensité. Ses conséquences considérables dépassent les frontières de l’Ukraine et de la Russie : hausse des prix, perturbation des chaînes d’approvisionnement et insécurité alimentaire sur les marchés mondiaux. Cette guerre est naturellement une source d’angoisse pour une large partie de la communauté internationale, des grandes puissances aux États fragiles qui souhaitent une fin rapide du conflit. Diverses propositions et positions ont donc émergé en faveur d’un règlement politique de cet affrontement armé. Des acteurs tels que l’ONU, la Turquie, l’Arabie saoudite, les EAU, Israël, le Vatican et l’Irak ont notamment proposé leurs bons offices pour soutenir des pourparlers de paix entre l’Ukraine et la Russie. Toutefois, l’absence de rôle plus actif de la République populaire de Chine, l’un des principaux acteurs mondiaux, a suscité curiosité et spéculations. Le débat sur la possibilité que la Chine et la Russie forment une alliance au sens traditionnel a en outre conduit des responsables occidentaux à suggérer que la Chine puisse jouer un rôle majeur dans l’instauration de la paix en faisant pression sur le Kremlin pour qu’il retire ses troupes et mette fin à l’invasion.
Il a fallu beaucoup de temps à Pékin — précisément un an après le début de l’invasion russe à grande échelle — pour réfléchir à sa position sur la guerre. Dès les premiers jours de l’attaque, la RPC a revendiqué une position neutre, qui lui offrait souplesse et marge de manœuvre conformément à ses intérêts nationaux. Cette vision chinoise de la guerre a été critiquée par beaucoup, notamment en Occident, où la Chine est perçue comme hypocrite.

La Chine a tiré certains avantages de sa position ambivalente et de la déclaration d’« amitié sans limites » précédemment signée avec la Russie. Elle a ainsi pu profiter des bas prix des marchandises russes, en particulier du pétrole et du gaz, compensant les pertes russes dues aux sanctions. Cela a également permis à Pékin de disposer d’un nouvel angle pour critiquer l’ordre international libéral dirigé par les États-Unis, intensifiant ainsi la compétition idéologique entre la Chine et les États-Unis. Elle a aussi rejoint certains pays d’Asie, d’Afrique et d’Amérique latine ayant des positions alternatives sur la guerre russe contre l’Ukraine, obtenant potentiellement leur soutien à sa position. La RPC a eu l’occasion d’exercer son influence sur ces pays et régions, notamment afin de contester la présentation américaine d’un conflit plus vaste entre démocraties et autocraties. La Chine a également apporté un soutien diplomatique à la Russie, notamment en refusant d’approuver les résolutions de l’Assemblée générale des Nations unies condamnant l’attaque contre l’Ukraine et la tentative d’annexion illégale de territoires ukrainiens. La qualification chinoise de l’invasion comme une « crise en Ukraine », associée à une rhétorique anti-occidentale conforme à la propagande russe, suscite l’inquiétude des responsables occidentaux et des pays voisins de la RPC.
La Chine a aussi été critiquée pour sa manipulation supposée du droit international et l’écart entre ses principes fondamentaux proclamés — respect de la souveraineté et de l’intégrité territoriale, notamment — et sa réticence à qualifier la Russie d’agresseur. L’appel à la Chine pour qu’elle joue un rôle important dans la fin de la guerre et fasse pression sur le Kremlin s’est répété, particulièrement en Occident. Son image a donc subi un coup décisif du fait de sa « position neutre » sur le conflit. D’autres éléments avaient déjà contribué à la détérioration de son image : le refus d’enquêter ouvertement sur les origines de la pandémie de COVID-19, sa diplomatie des vaccins, les accusations d’espionnage et de vol de propriété intellectuelle, les prêts chinois et les pièges de la dette, ainsi que les violations des droits humains à Hong Kong et au Xinjiang.
L’image de la Chine s’est en outre dégradée avec l’invasion russe de l’Ukraine, car elle se retrouve rangée parmi les puissances autoritaires, dont la Russie, qui semblent poursuivre des politiques étrangères révisionnistes et menacer Taïwan par des manœuvres militaires autour de l’île. L’absence de critique chinoise à l’égard des actions de la Russie en Ukraine et des nombreux crimes de guerre commis par les troupes russes a davantage terni cette image, suscitant de vives réactions de responsables politiques occidentaux. Des inquiétudes sont également apparues lors de la visite de Xi Jinping à Moscou et de son soutien à la réélection de Vladimir Poutine en 2024, alors que la Cour pénale internationale avait délivré un mandat d’arrêt contre le président Poutine et sa commissaire aux droits de l’enfant pour la déportation forcée d’enfants d’Ukraine vers la Russie, où beaucoup ont ensuite été illégalement adoptés par des familles russes.
Les critiques affirment que la prétendue « neutralité » de la Chine revient essentiellement à prendre parti pour la Russie. La seule pression positive exercée jusqu’ici par la RPC concerne le caractère inacceptable de l’emploi d’armes nucléaires.
Après une année d’ambiguïté, la Chine a finalement présenté sa proposition de paix et offert ses services de médiation, fort différents de ce que beaucoup en Occident attendaient. Cela a déclenché d’intenses débats sur la présentation tardive du prétendu « plan de paix » chinois et soulevé des questions quant à l’aptitude de Pékin à servir de médiateur entre l’Ukraine et la Russie.
Pour comprendre pourquoi la Chine a proposé ses services diplomatiques un an après le début de cette guerre brutale, et pourquoi ce plan — ou plutôt cette position — reste vague, il faut examiner le contexte plus large de l’action chinoise, en tenant compte des facteurs internes et des influences externes. Pour saisir correctement la manœuvre de Pékin, il faut considérer la continuité de sa politique étrangère et de sa culture stratégique, ses principes philosophiques directeurs, les facteurs historiques, son interprétation de la diplomatie et des relations internationales, ainsi que sa vision du statut et du rôle de la Chine dans le système mondial. Les principales figures de la République populaire de Chine, surtout Xi Jinping et sa « pensée diplomatique », sont particulièrement importantes, puisqu’il envisage pour la RPC un rôle plus visible et plus significatif dans les affaires internationales.
Avant d’examiner les propositions de paix chinoises et le potentiel de Pékin comme médiateur, il est essentiel de comprendre les principes fondamentaux de la politique étrangère chinoise et la manière dont la Chine perçoit son rôle dans les affaires internationales. Tout au long de son histoire, la Chine a cru à sa place centrale dans le monde, même dans l’Antiquité, lorsqu’elle ne connaissait pas pleinement les autres puissances susceptibles de la concurrencer. Selon la croyance chinoise, sa civilisation était la seule véritable ; elle accueillait les étrangers sur son territoire dans l’espoir de les transformer, sans toutefois l’exiger.
Pour illustrer la manière dont la Chine traitait les étrangers ou les « barbares », selon certains textes chinois, il convient de rappeler la première tentative britannique d’établir une ambassade permanente en Chine et de négocier le libre-échange ainsi que des relations d’égal à égal. George Macartney, chef de la mission diplomatique, entendait convaincre l’empereur chinois du retard de la Chine par rapport à la Grande-Bretagne, où la révolution industrielle procurait de nombreux avantages économiques. La mission diplomatique échoua toutefois en raison de profondes divergences de perception. Aux yeux de l’empereur, les Britanniques étaient des barbares arrogants et ignorants, à la recherche de faveurs spéciales. La Chine se perçoit comme supérieure aux autres, notamment en matière de culture, de système politique et de valeurs. Le nom même du pays, 中國, « Zhōngguó », peut être interprété comme « pays du milieu », « pays central » ou « empire du Milieu », noms employés à certaines périodes et impliquant son rôle particulier de centre du monde. Si cette perception existe bel et bien, la Chine tente de promouvoir ces idées de manière non violente et pacifique, en reconnaissant leur caractère universel. Dans la version chinoise de l’exceptionnalisme, la Chine n’exportait pas ses idées, mais laissait les autres venir les chercher.

Ce sentiment d’être une nation unique, ou, en d’autres termes, l’exceptionnalisme chinois, demeure présent dans la pensée stratégique des dirigeants chinois. La Chine a constamment maintenu un haut niveau d’influence et cherché à convaincre ses voisins d’accepter son rôle dans le monde, malgré les hauts et les bas de l’histoire et les périodes de division. Selon les croyances traditionnelles chinoises, l’histoire suit un cycle de déclin et de redressement, que les êtres humains ne peuvent entièrement contrôler. La meilleure conduite consiste à rechercher l’harmonie avec la nature et le monde. La diplomatie chinoise vise la « Grande Harmonie », autrement dit des relations internationales harmonieuses, avec pour objectif premier un monde sans guerres ni conflits.
La philosophie et la culture chinoises ont façonné la vision de générations de dirigeants chinois : des termes comme « paix », « harmonie » et « monde harmonieux » apparaissent dans le discours de nombreuses figures politiques du pays. Préserver la stabilité et le développement, à l’intérieur comme à l’extérieur du pays, est devenu une tâche prioritaire pour la Chine. Sa perception d’elle-même repose sur un sentiment d’exceptionnalisme et sur la croyance en ses valeurs culturelles et son système politique propres. La Chine considère son ascension pacifique comme celle d’une puissance singulière, ce qui lui donnerait le droit naturel de promouvoir des relations internationales justes et l’égalité en défendant des normes et principes tels que la non-ingérence dans les affaires intérieures et le respect de la souveraineté.
La vision chinoise du monde peut sembler cosmopolite et excessivement idéaliste à de nombreux observateurs. Toutefois, cette perception que la Chine a d’elle-même, de son rôle et de sa vision des affaires extérieures s’accorde, malgré diverses contradictions, avec des principes de realpolitik interprétés à la chinoise, tels que ceux défendus par le stratège et philosophe militaire Sun Tzu.
Sans trop nous attarder sur la philosophie et les traditions chinoises, qui sont de véritables clés pour comprendre le comportement chinois, examinons plusieurs principes suivis par la Chine depuis la fondation de la République populaire de Chine en 1949. Comme indiqué précédemment, la Chine se présente comme un pays pragmatique et épris de paix, la « paix » étant profondément ancrée depuis longtemps dans le discours chinois. La Chine a énoncé les cinq principes de la coexistence pacifique dans un accord sino-indien conjoint de 1953. Ces principes comprennent le respect mutuel de l’intégrité territoriale et de la souveraineté, la non-agression mutuelle, la non-ingérence mutuelle dans les affaires intérieures, l’égalité et les avantages réciproques. Ils ont joué un rôle important dans la promotion de la vision chinoise des relations internationales et se sont révélés utiles pour poursuivre les objectifs de politique étrangère de la Chine au-delà de ses frontières. Ces principes soulignent la continuité de la pensée chinoise et s’accordent avec la construction d’un monde juste et prospère, l’attraction de nombreux pays en développement et la volonté d’éliminer les inégalités.
La Chine se présente aujourd’hui comme un pays épris de paix, qui n’aurait pas participé à des guerres impériales ni jamais déclenché de conflits, et qui entend contribuer au monde par le maintien de la paix. Pourtant, une contradiction apparaît lorsqu’on examine le bilan de la Chine en matière d’interventions militaires étrangères, telles que sa participation à la guerre de Corée en 1953 et à la guerre du Viêt Nam en 1979. L’invasion du Tibet et les manifestations continues d’agressivité concernant les territoires disputés de la mer de Chine méridionale et Taïwan soulignent encore cette incohérence. Les dirigeants chinois continuent néanmoins de percevoir le rôle de Pékin dans les affaires internationales contemporaines comme celui d’un gardien de la paix, de la non-ingérence et du multilatéralisme. Au cours de l’ascension et du développement de la Chine, d’autres principes de politique étrangère se sont ajoutés pour renforcer et compléter ceux qui existaient déjà.
L’un des concepts essentiels de politique étrangère a été proposé par Deng Xiaoping et formulé entre 1989 et 1991. L’expression « 韬光养晦 » (Tāoguāngyǎnghuì) peut être traduite par « cacher ses capacités et attendre son heure » ou « rester discret ». Ce concept, qui a dominé la politique étrangère chinoise pendant des décennies, recommande à la Chine une approche prudente et discrète de ses relations extérieures, notamment pour la projection de sa puissance militaire, économique et politique sur la scène mondiale. Il souligne l’importance d’éviter les conflits et confrontations susceptibles d’entraver le développement et la stabilité internes de la Chine. L’idée sous-jacente est qu’en restant relativement discrète, la Chine peut se concentrer sur son développement intérieur et sa croissance économique, tout en évitant les frictions ou provocations inutiles avec les autres pays. Cette approche cherche à limiter les ingérences extérieures, à protéger la souveraineté chinoise et à créer un environnement international favorable au progrès économique et social. Il importe toutefois de noter que cette approche de la discrétion n’implique ni passivité totale ni isolationnisme : la Chine doit s’engager activement auprès de la communauté internationale tout en respectant ses intérêts nationaux et ses objectifs stratégiques à long terme.
Dans cette perspective, Hu Jintao, secrétaire général du Parti communiste chinois de 2002 à 2012, a suivi une ligne politique appelée « l’ascension pacifique de la Chine ». Ce concept est apparu en réponse aux inquiétudes de la communauté internationale face à la croissance de la puissance économique et militaire chinoise. Il visait à apaiser les craintes et à promouvoir une image positive de l’ascension de la Chine comme acteur mondial responsable. Cette orientation portait sur divers aspects de cette ascension et englobait plusieurs principes liés à la politique étrangère :
Les principes directeurs de la politique étrangère chinoise dépendent du contexte international, de la situation intérieure et de la personnalité du dirigeant. Il est essentiel de souligner que la politique étrangère de la Chine est entrée dans une nouvelle ère avec l’arrivée de Xi Jinping au pouvoir. Tout en conservant la plupart de ses principes, Xi a cherché à faire de la Chine un acteur plus actif et à lui faire assumer de plus grandes responsabilités.
Sous la direction de Xi Jinping, la diplomatie chinoise a connu de profondes transformations en cinq années relativement courtes. À la différence de ses prédécesseurs Jiang Zemin et Hu Jintao, qui se concentraient principalement sur les questions intérieures lors de leurs premiers mandats, Xi s’est activement engagé dans les affaires étrangères. Xi Jinping défend une «diplomatie de grand pays» (évitant la connotation négative de « grande puissance » et soulignant que la Chine ne cherche pas l’hégémonie).
La politique étrangère ambitieuse de Xi représente une rupture avec la diplomatie discrète de Deng, devenue inadaptée au contexte de la diplomatie de grand pays. La Chine doit poursuivre une diplomatie qui dépasse les normes conventionnelles d’une grande puissance typique et intègre des « caractéristiques chinoises ». L’évolution de la perception de Xi Jinping quant à la position de la Chine dans le système international est primordiale. Alors que les dirigeants chinois précédents, à partir de Mao, considéraient généralement la Chine comme située à la périphérie ou semi-périphérie d’un système international dominé par l’Occident, Xi a une autre conviction. Il affirme que la Chine a quitté cette périphérie ou semi-périphérie pour se placer désormais au centre. Xi déclare explicitement que la Chine est « plus proche que jamais du centre de la scène mondiale » et « plus proche que jamais de la réalisation du rêve chinois de renouveau national ».
Xi Jinping s’attache à renforcer l’influence de la Chine dans le discours sur les relations internationales. Du « rêve chinois » (renouveau national) et de la « communauté de destin commun pour l’humanité » au concept d’un « nouveau type de relations entre grands pays » et à la « coopération gagnant-gagnant », il entend introduire les concepts et idées chinois dans les débats mondiaux sur les affaires internationales. Certains analystes estiment que Xi donne la priorité aux questions de politique étrangère et politiques plutôt qu’aux questions économiques ; il importe toutefois de rappeler qu’elles sont souvent étroitement liées.
La « coopération gagnant-gagnant » reste aujourd’hui une pierre angulaire de la politique étrangère chinoise. Wang Yi, haut diplomate chinois qui a résumé la vision de Xi Jinping sur la justice et la coopération gagnant-gagnant, a déclaré : « Au lieu qu’une partie gagne et que l’autre perde, les deux doivent gagner. Nous avons le devoir de faire tout ce qui est en notre pouvoir pour aider les nations pauvres. Parfois, nous devons faire passer l’éthique et la justice avant nos intérêts ; parfois, nous devons renoncer à nos intérêts au nom de l’éthique et de la justice. Nous ne devons jamais poursuivre nos seuls intérêts ni penser uniquement en termes de gains et de pertes. »
Les concepts et principes présentés ci-dessus montrent comment la Chine et ses dirigeants proposent une vision différente des relations internationales et du rôle que la Chine entend y jouer. À la lumière de ces principes, il apparaît que le comportement chinois face à l’invasion russe de l’Ukraine et sa volonté de participer au processus de paix comme médiateur concordent avec les principes mentionnés, malgré certaines incohérences.
Sous la forte pression de l’Occident et alors que sa position sur la guerre nuisait à son image internationale, la Chine a décidé qu’il était temps d’agir. À l’anniversaire de l’invasion russe à grande échelle, en février, elle a présenté une position en 12 points sur le « règlement politique de la crise ukrainienne ». Certains observateurs l’ont pourtant, à tort, qualifiée de « plan de paix », ce qu’elle est loin d’être. Cette position a suscité d’autres interrogations et préoccupations du fait de sa liste vague et abstraite de principes sur lesquels la Chine s’appuie. La plupart des points sont conformes aux principes de politique étrangère et de diplomatie chinoises mentionnés plus haut. Mais, faute de propositions concrètes et détaillées pour garantir une paix juste, la position chinoise, qui n’est pas un plan, rappelle les accords de Minsk de 2014-2015, restés sans résultats tangibles. La position ne contient aucune séquence d’actions, définit mal le rôle des parties et ne critique pas l’invasion russe. Elle n’indique pas non plus le rôle que la Chine pourrait jouer pour parvenir à une paix durable, hormis sa volonté affichée de participer à la reconstruction d’après-guerre. Le langage du document soulève des questions : il refuse de qualifier l’invasion russe de « guerre » et parle plutôt de « crise ».
Au regard des lacunes du document publié, on peut supposer que la Chine teste le terrain et observe les réactions de la communauté internationale. Pékin n’a en réalité rien à perdre, puisqu’il a hésité trop longtemps. La réélection de Xi Jinping pour un troisième mandat sans précédent et la volonté chinoise d’assumer un plus grand rôle dans les affaires internationales peuvent expliquer cette offensive de charme.
Le récent rapprochement négocié entre l’Iran et l’Arabie saoudite, où la Chine a joué le médiateur, a renforcé la confiance de Pékin dans sa capacité à organiser et faciliter des pourparlers de paix entre l’Ukraine et la Russie. Cette position lui permet de rester vague, de continuer à développer ses relations avec Moscou et de prétendre néanmoins avoir exprimé sa position. La Chine semble vouloir ménager les deux camps. En invoquant la souveraineté et l’intégrité territoriale, elle tente de satisfaire l’Ukraine, qui cherche à reprendre le contrôle des territoires occupés par la Russie. Mais, en évoquant les « préoccupations légitimes de sécurité de tous les pays », elle justifie en fait l’invasion russe.
La rhétorique du document, avec des formules comme « abandonner la mentalité de guerre froide », « étendre les blocs militaires » et « éviter d’attiser les flammes », correspond à celle que la Chine et la Russie emploient traditionnellement pour s’opposer idéologiquement aux États-Unis et à l’ordre international libéral. En se référant à la mentalité de guerre froide et aux blocs, la Chine expose ses préoccupations, notamment quant à sa rivalité avec les États-Unis. Si elle peut rivaliser avec les États-Unis sur les plans économique et militaire, il lui manque un élément crucial : des réseaux d’alliances.

Les États-Unis ont construit avec succès des réseaux de partenaires fiables, tels que le QUAD (Australie, Inde, Japon, États-Unis) et AUKUS (Australie, Royaume-Uni, États-Unis), destinés à dissuader une éventuelle agression de Pékin dans l’Indo-Pacifique. De plus, l’opposition chinoise aux « sanctions unilatérales » sans autorisation du Conseil de sécurité des Nations unies révèle la sensibilité de la Chine aux sanctions antirusses et à la détermination occidentale de faire face aux agresseurs. Si la Chine envahissait Taïwan, Pékin connaîtrait le même sort que Moscou. Ce point du document n’améliore pas l’image internationale de la Chine et met en doute sa crédibilité comme médiateur de paix et tiers indépendant, car la Chine apporte un soutien diplomatique à la Russie à l’ONU et appelle à la levée des sanctions afin de se protéger elle-même.
Il importe donc de noter que la position chinoise sur la guerre russe contre l’Ukraine ne concerne pas seulement la Russie et l’Ukraine. Elle porte sur le modèle de relations internationales, l’ordre international et les principes que la Chine entend défendre. En présentant la guerre entre la Russie et l’Ukraine comme un conflit Russie-OTAN, Russie-États-Unis et autres, la Chine ne s’adresse pas seulement à Kyiv et Moscou, mais aussi à des pays d’autres régions. Les propositions chinoises doivent être lues du point de vue de Pékin, qui cherche à équilibrer ses relations avec la Russie et l’Occident, tous deux essentiels à son développement et à son rôle croissant dans les affaires internationales. Malgré les divergences idéologiques, la profonde intégration de la Chine à l’économie mondiale et son modèle économique tourné vers les exportations exigent des relations stables avec l’Occident. En promouvant sa vision et ses principes, Pékin s’adresse au Sud global, qui interprète à sa manière le conflit russo-ukrainien, poursuit ses propres intérêts et cherche à équilibrer l’influence américaine.
Alors que les relations sino-américaines évoluent dans un esprit de confrontation dans divers domaines et que le récent incident du ballon espion indique une aggravation de la situation, Pékin doit obtenir le soutien du Sud global. L’Europe et l’UE sont aussi destinataires de cette position, comme le montrent les visites de l’ancien ministre chinois des Affaires étrangères Wang Yi en France, Italie, Allemagne et Hongrie, ainsi que ses discussions à la Conférence de Munich sur la sécurité avec les ministres des Affaires étrangères de l’Autriche, de la Belgique, de l’Irlande, des Pays-Bas, du Royaume-Uni et de l’Ukraine, et avec le haut représentant Josep Borrell. Alors que les relations Chine-UE se refroidissent et que l’image chinoise est dégradée, la Chine cherche à tirer parti du concept d’autonomie stratégique de l’UE, permettant à Bruxelles d’équilibrer ses relations avec Washington et de développer ses liens avec Pékin. La RPC tente de prendre ses distances avec la Russie en réaffirmant son soutien à la paix et au règlement politique. Elle ne convainc toutefois pas les pays européens, comme l’illustrent l’intention de l’Italie de quitter l’initiative chinoise des Nouvelles routes de la soie, la ligne dure de la Lituanie face à Pékin et le soutien général des membres de l’UE à une réduction de leur dépendance envers la Russie et la Chine.
La réaction internationale à la position chinoise a varié. La Russie a officiellement salué l’activité diplomatique chinoise, affirmant soutenir le souhait de la Chine de régler politiquement le conflit. Elle a toutefois ajouté que cela devrait se faire en reconnaissant de « nouvelles réalités territoriales », ce qui ne constitue pas un bon point de départ pour la Chine et est inacceptable pour l’Ukraine. Malgré sa rhétorique officielle, le Kremlin semble furieux que la Chine tente de mettre fin à la guerre sans l’y associer. La Chine et la Russie sont des pays différents, aux intérêts nationaux qui ne concordent que parfois. Je ne qualifierais donc pas leur partenariat d’alliance, mais plutôt de « mariage politique de convenance ». La politique étrangère chinoise est pragmatique. La guerre a fourni à la Chine des informations importantes sur les capacités et la détermination des autres pays et a poussé la Russie dans ses bras. Mais si la Chine veut utiliser le Kremlin comme allié, elle doit arrêter la guerre avant que la Russie ne subisse une reddition inconditionnelle sur le champ de bataille en Ukraine et que le système politique russe ne s’effondre. Kyiv a réagi avec prudence à la position chinoise, tout en identifiant des points du document qui pourraient être discutés en détail. La décision de la Chine de nommer Li Hui, diplomate expérimenté connaissant très bien la Russie, qui a servi à l’ambassade de Chine en Union soviétique puis comme ambassadeur en Russie, mérite une attention particulière. Cette nomination pourrait jouer un rôle important dans la communication ultérieure de la position chinoise et la discussion de propositions concrètes et détaillées conformes aux intérêts de l’Ukraine, si la Chine est réellement disposée à agir comme médiateur.
Quant aux réactions occidentales, de nombreux responsables voient dans le désir affiché par la Chine de servir de médiateur une étape positive. Ils doutent toutefois de ses véritables intentions et s’inquiètent de plusieurs aspects des documents publiés. Aux États-Unis, Jake Sullivan, conseiller à la sécurité nationale de l’administration Biden, a critiqué la Chine en déclarant que le plan pouvait être résumé par son premier point, qui souligne le respect de la souveraineté de tous les pays. Il a ajouté : « L’Ukraine n’attaquait pas la Russie. L’OTAN n’attaquait pas la Russie. Les États-Unis n’attaquaient pas la Russie. C’était une guerre de choix menée par Poutine. »

La Commission européenne a également critiqué le plan chinois en 12 points pour mettre fin à l’invasion russe de l’Ukraine, le qualifiant de « sélectif » et fondé sur des conceptions erronées des intérêts de sécurité. Elle a souligné que le plan chinois est une initiative politique reposant sur une interprétation du droit international qui paraît biaisée et peut être considérée comme une justification des actions agressives de la Russie. La présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, estime que le document chinois doit être envisagé dans un contexte plus large : « Il faut les voir dans un contexte précis. Celui d’une Chine qui a pris parti en signant une amitié sans limites juste avant le début de l’invasion russe de l’Ukraine. » Le secrétaire général de l’OTAN, Jens Stoltenberg, a relevé que la crédibilité de la Chine était remise en cause par son absence de condamnation de l’invasion illégale de l’Ukraine. Cette hésitation a contribué à une perception négative de la Chine au sein de la communauté internationale.
Au regard des facteurs mentionnés ci-dessus, la position de la Chine comme médiatrice entre l’Ukraine et la Russie est contestable pour deux raisons : son hésitation et son manque de crédibilité. Les manœuvres à double face de Pékin et la voie d’équilibrisme complexe qu’il a choisie exigeront du temps pour rétablir la confiance et sa réputation. Toutefois, le principal problème de la médiation d’un règlement pacifique ne réside pas dans l’usage que la Chine fait de la diplomatie ni dans la projection de son influence et de sa puissance. D’abord, aucune des parties au conflit n’a montré de signe de disposition à négocier. La Russie a pris diverses mesures pour rendre les négociations défavorables, telles que l’organisation de pseudo-référendums, la modification de la Constitution, l’acceptation de « nouveaux sujets de la Fédération de Russie », ainsi que la commission de crimes de guerre et le meurtre de civils. L’Ukraine n’a d’autre choix que de combattre jusqu’au départ du dernier soldat russe des territoires ukrainiens reconnus internationalement.
La Chine exerce en outre une influence limitée sur la Russie et Poutine. Si Moscou dépend de la Chine pour préserver sa stabilité économique, même face aux sanctions, cela ne contraint pas les actions de Poutine visant à faire chanter d’autres pays. La décision de la Russie de déployer des armes nucléaires tactiques au Bélarus peu après la visite de Xi Jinping à Moscou, où la Russie et la Chine avaient publié une déclaration commune appelant à éviter les mesures d’escalade, suscite par exemple des inquiétudes.
La volonté de la Chine d’être médiatrice peut être considérée comme une étape importante dans la prise des responsabilités qu’elle recherche, conformément à sa perception d’elle-même comme « grand pays ». Il faut toutefois noter que son implication limitée comme médiatrice dans les conflits au fil des années a également suscité des débats. Ce n’est que maintenant, sous la direction de Xi Jinping, que la Chine s’écarte enfin des principes formulés par Deng Xiaoping. Rester discret n’est plus une stratégie valable, et Pékin est prêt à participer plus activement aux affaires internationales. Mais son effort pour se positionner comme médiatrice de paix est principalement motivé par le contexte mondial dominant, notamment la rivalité sino-américaine et la polarisation politique générale. La plupart des expériences de médiation de la Chine ont eu lieu dans des conflits tumultueux, et l’on ne peut affirmer qu’elles aient produit les résultats souhaités. La récente médiation pour la reprise des relations diplomatiques entre l’Iran et l’Arabie saoudite, présentée par divers médias comme un « grand succès de la médiation chinoise », n’est pas aussi importante qu’elle le paraît : la Chine est intervenue à la phase finale de négociations déjà médiatisées depuis plusieurs années par des pays comme l’Irak et Oman. Les deux pays ont accepté de voir la Chine jouer le rôle de facilitatrice en raison de la situation géopolitique régionale, dans un Moyen-Orient devenu plus autonome après le retrait américain d’Afghanistan et désireux de bâtir une architecture de sécurité post-américaine limitant l’influence des États-Unis. C’est pour cette raison que la Chine convient comme médiatrice.
Il serait toutefois imprudent d’ignorer complètement la Chine et de l’écarter de la liste des facilitateurs potentiels. Même si elle manque d’expérience diplomatique dans la médiation réussie de conflits d’une ampleur telle que la guerre russe contre l’Ukraine, il serait préférable de se concentrer sur des mesures modestes mais décisives et concrètes, puisque les négociations ne sont actuellement pas envisagées. Plusieurs domaines accueilleraient favorablement une participation chinoise, et les actions diplomatiques dans ces domaines seraient conformes au document de position chinois, au droit international et aux intérêts du vaste ensemble d’acteurs de la communauté internationale.
Ces domaines comprennent :
Voici quelques propositions auxquelles la participation chinoise pourrait être utile. Dans l’ensemble, les perspectives de réussite de la médiation chinoise dépendront largement de la manière dont la Chine poursuivra son document de position et élaborera des propositions claires et détaillées. Elle doit convaincre l’Ukraine, la Russie et la communauté internationale que ses efforts de médiation méritent d’être essayés. Le premier appel téléphonique entre Xi Jinping et Volodymyr Zelenskyi depuis l’invasion, ainsi que les visites de l’envoyé spécial chinois en Ukraine et en Russie, éclaireront probablement les actions concrètes de la Chine. Pour l’heure, celle-ci doit continuer à faire pression sur la Russie concernant sa rhétorique nucléaire. En conclusion, il vaut mieux évaluer les succès diplomatiques chinois à l’aune des actes plutôt que des paroles. Il ne suffit pas de parler : la Chine doit aussi agir et respecter ses principes diplomatiques.
Ce texte a été traduit automatiquement à partir de l’original anglais, qui reste accessible en passant le site en anglais.