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Aujourd’hui, le déminage humanitaire a pris une nouvelle dimension: il ne s’agit plus seulement d’une tâche technique, mais d’une expression concrète de la diplomatie active. Dans les contextes de guerre et d’après-conflit, comme en Ukraine, le déminage devient un pont entre la sécurité humaine et la politique internationale.
L’invasion à grande échelle de l’Ukraine a provoqué l’une des crises humanitaires les plus graves du XXIe siècle, avec des conséquences dévastatrices non seulement sur les plans humain et matériel, mais aussi pour la sécurité territoriale à long terme. Selon des estimations récentes, plus d’un tiers du territoire ukrainien est contaminé par des mines et des munitions non explosées, ce qui en fait le pays le plus miné au monde.
Depuis le début de l’invasion à grande échelle en février 2022, l’Ukraine a neutralisé plus de 533 000 engins explosifs et dépollué plus de 35 000 km², mais le processus de déminage pourrait prendre des décennies (Kyiv Independent, 2024 ; Infobae, 2023 ; Euronews, 2024). Le pays fait face à un défi de long terme nécessitant une réponse internationale coordonnée.

En réponse, des organismes multilatéraux tels que l’UNOPS, l’Union européenne et des partenaires de l’OTAN ont lancé des programmes de coopération technique. Néanmoins, l’ampleur du défi exige un réseau international de collaboration plus vaste, fondé sur l’expérience, la confiance et des principes.
Le Chili, qui a achevé son propre processus de déminage en 2020 et a développé dans ce domaine des capacités techniques, réglementaires et diplomatiques, a désormais la possibilité de transformer cette expérience en plateforme d’action internationale. Loin d’être un geste symbolique, cette coopération représenterait une stratégie conforme aux principes du multilatéralisme, de la coopération Sud-Sud et du renforcement du soft power chilien.
Cette proposition répond non seulement à une urgence humanitaire, mais ouvre également au Chili une voie concrète pour projeter sa politique étrangère avec leadership, légitimité et vision stratégique.
La politique étrangère chilienne a historiquement forgé l’image d’un État attaché au multilatéralisme, aux droits humains et à la coopération internationale. Dans ce cadre, le déminage humanitaire a été non seulement une politique de sécurité nationale, mais aussi un outil diplomatique stratégique grâce auquel le Chili a projeté son image d’acteur humanitaire responsable, éthique et techniquement compétent.
Le Chili est l’un des pays qui se sont le plus strictement conformés à la Convention d’Ottawa sur l’interdiction des mines antipersonnel, à laquelle il a adhéré en 1997. En 2020, il a achevé avec succès son processus de déminage, remplissant pleinement ses obligations internationales (MINREL, 2020). Ce parcours a impliqué non seulement le déminage de son territoire, mais aussi le développement de capacités techniques avancées et la mise en place d’un cadre institutionnel spécialisé et solide. Il convient notamment de souligner que la Commission nationale de déminage (CNAD) et le Centre de formation et de destruction des munitions explosives (CEDDEX) ont été des entités essentielles dans la conception, la mise en œuvre et la supervision du processus national de déminage, en renforçant cet engagement institutionnel, en réglementant la clôture définitive du processus de déminage et en établissant des dispositions pour maintenir et actualiser les capacités techniques et logistiques du pays (BCN, 2020).

Le Chili a non seulement relevé avec succès son propre défi national lié aux mines, mais a aussi contribué activement à des missions humanitaires et de paix, notamment par sa participation à la Mission des Nations unies pour la stabilisation en Haïti (MINUSTAH). À cette occasion, le Chili a non seulement fourni des troupes, mais a également joué un rôle essentiel dans la promotion de la stabilité, du respect des droits humains et du renforcement institutionnel dans ce pays des Caraïbes. Cette participation a consolidé le profil du Chili comme acteur éthique, attaché au multilatéralisme et à la coopération internationale, et a créé un précédent pour son engagement dans de futures opérations humanitaires.
L’ensemble de ce bilan montre que le Chili a constamment bâti son image d’État humanitaire, techniquement compétent et fiable, dont l’action sur la scène internationale s’inscrit dans une logique de continuité plutôt que d’initiatives isolées. En ce sens, une éventuelle participation au processus de déminage humanitaire en Ukraine ne peut être comprise comme un acte d’altruisme ponctuel ou purement symbolique, mais comme la poursuite cohérente d’une politique étrangère axée sur la promotion de la paix, du droit international humanitaire et de la coopération avec les pays confrontés à des défis complexes.
Ainsi, l’expérience accumulée et le cadre institutionnel développé font du Chili un acteur crédible et préparé, capable d’apporter de véritables solutions à la crise des mines en Ukraine, fort de sa légitimité technique, de son engagement éthique et de son alignement stratégique sur les valeurs de l’ordre international fondé sur des règles. Cela est également conforme à la politique d’État du Chili en soutien à l’Ukraine depuis le début de la guerre en 2014.
Divers pays utilisent ou ont utilisé le déminage humanitaire comme outil diplomatique. Les approches et les stratégies des pays fournissant ce type de service diffèrent également.

L’exemple des États-Unis, par l’intermédiaire du Programme américain de déminage humanitaire (USHDP), visait à atténuer les souffrances humaines tout en défendant les intérêts du pays. Ce programme a inclus des efforts de déminage dans plusieurs pays, avec des succès notables en Asie du Sud-Est, notamment au Cambodge, en Thaïlande, au Laos et au Vietnam. Les services fournis par les États-Unis variaient selon la situation de chaque pays, avec des programmes aussi divers que le programme de sensibilisation aux mines au Vietnam et le programme canin en Thaïlande, qui étaient gérés par le corps diplomatique américain dans les pays ayant sollicité l’aide du programme (Morehead, 2001).
Un autre cas pertinent est celui du Brésil, qui semble mener des processus de déminage humanitaire pour des raisons largement pragmatiques de coopération Sud-Sud, en coopérant principalement en Amérique latine et dans les Caraïbes, en Afrique et en Asie. Malgré cela, la politique étrangère brésilienne semble avoir trouvé dans le déminage humanitaire et le Smart Power un moyen d’accéder plus largement aux cercles décisionnels les plus importants du monde (Borlina, 2015).
Dans les deux cas, il est clair que le déminage humanitaire est un outil efficace pour faire progresser les intérêts nationaux. Que ce soit par les ambitions géopolitiques des États-Unis ou par l’approche Sud-Sud du Brésil, ces pays ont montré que la coopération internationale pourrait permettre à un pays comme le Chili de s’imposer comme un acteur pertinent non seulement dans le domaine humanitaire, car ce ne serait là que le début de l’élaboration d’une politique étrangère solide visant à projeter le Chili dans le monde comme un pays encore plus fiable et engagé face aux défis mondiaux.
Ainsi, l’Ukraine marquerait le lancement du plan d’assistance du Chili, qui, par une approche semblable à celles exposées plus haut pour les États-Unis et le Brésil, permettrait au Chili d’aspirer à rejoindre des cercles décisionnels sur des questions plus importantes. Elle offrirait également à notre pays la possibilité de travailler côte à côte avec les grandes puissances occidentales qui prendront part à la reconstruction de l’Ukraine. Cela s’inscrit dans le cadre des liens croissants du Chili avec des pays tels que l’Allemagne, grâce auxquels l’accès du Chili au catalogue de matériels et d’équipements de l’OTAN sera facilité (InfoDefensa, 2025), ce qui démontre clairement les bénéfices, pour notre pays, de s’associer et de travailler étroitement avec des pays importants.
Le Chili dispose d’une solide expérience en matière de déminage humanitaire, ainsi que de structures institutionnelles spécifiques pour canaliser la coopération internationale dans ce domaine. Plusieurs options permettent au pays de contribuer efficacement au déminage en Ukraine et peuvent être développées de manière complémentaire.
Une première option est la coopération technique bilatérale avec l’Ukraine. Le Chili pourrait mettre en place un programme de collaboration directe avec le gouvernement ukrainien, axé sur le transfert de connaissances et de capacités techniques. Ce programme pourrait être géré de manière interministérielle par l’intermédiaire du ministère des Affaires étrangères, via l’Agence chilienne de coopération internationale pour le développement (AGCID), qui canaliserait la coopération officielle, tandis que le ministère de la Défense, par l’intermédiaire de la Commission nationale de déminage (CNAD) et du Sous-secrétariat aux Forces armées (SUBSEFFAA), coordonnerait l’apport technique. Cette approche permettrait de fournir des conseils sur la planification et la gestion des opérations de déminage, les méthodologies de gestion des risques liés aux mines, ainsi qu’une assistance pour élaborer des réglementations et des procédures opérationnelles normalisées.


Une autre option est la participation active à des programmes multilatéraux, tels que ceux coordonnés par l’UNOPS et financés par l’Union européenne et des pays de l’OTAN. Le Chili pourrait se joindre officiellement à ces efforts, en canalisant efficacement son expérience technique, en accroissant sa visibilité diplomatique et en renforçant son image de pays engagé en faveur de la sécurité humaine. Cette participation pourrait comprendre l’envoi d’instructeurs en Ukraine ou dans des centres régionaux, l’intégration d’experts aux missions techniques et la collaboration aux processus de normalisation et de validation des techniques de déminage. La CNAD serait l’entité technique responsable, conjointement avec le ministère des Affaires étrangères.
La formation de personnel ukrainien au Chili est également envisagée. Cette option s’appuierait sur l’expérience du pays en matière de programmes de formation au déminage humanitaire et sur son réseau de coopération internationale. La CNAD et la SUBSEFFAA pourraient se coordonner avec les centres de formation des Forces armées pour proposer des cours sur les techniques de déminage, une formation à la gestion des opérations et au leadership d’équipe, ainsi que les bonnes pratiques de gestion de l’information et de sécurité opérationnelle, comme cela a déjà été mis en œuvre dans le cadre des cours de formation dispensés par le Centre de formation et de destruction des munitions explosives (CEDDEX), qui relève de l’Armée.
En outre, le Chili pourrait envoyer des experts en déminage afin de fournir des conseils directs sur le terrain, en rejoignant les efforts internationaux. Cette approche rendrait visible son engagement en faveur de la sécurité humaine grâce à une contribution concrète. Le personnel pourrait provenir de spécialistes formés par la CNAD, d’équipes expérimentées de l’Armée chilienne ou de techniciens de la SUBSEFFAA formés à la coopération internationale. Le déploiement devrait être coordonné avec le MINREL et le MINDEF afin d’assurer la cohérence avec la politique étrangère et les capacités opérationnelles.
Ces alternatives, qui peuvent être développées de manière complémentaire, s’inscrivent dans une politique publique cohérente avec le bilan du Chili en matière de soutien à l’Ukraine depuis 2014. La stratégie globale que le Chili peut mettre en œuvre en matière de déminage humanitaire s’articule autour de trois piliers : la participation multilatérale, le renforcement de la formation technique et la diplomatie spécialisée.
Premièrement, formaliser la participation du Chili aux programmes internationaux permettrait non seulement de canaliser efficacement sa contribution, mais aussi de positionner le pays sur des questions pertinentes de l’agenda mondial. Le ministère des Affaires étrangères, avec la CNAD et la SUBSEFFAA, devrait coordonner cette participation.
Deuxièmement, il est essentiel de renforcer l’offre nationale de formation au moyen de programmes conçus spécifiquement pour le personnel ukrainien. S’appuyant sur son expérience, le Chili pourrait établir un plan de formation continue avec des centres d’instruction militaire et des agences de coopération, comprenant des places offertes chaque année, un programme adapté au contexte ukrainien et le développement d’un réseau de diplômés internationaux que les institutions chiliennes pourraient déployer dans d’autres pays auxquels le Chili serait susceptible, à l’avenir, de fournir une assistance au déminage humanitaire.
Troisièmement, cette politique doit intégrer une dimension de diplomatie technique. En s’impliquant, le Chili renforcerait ses liens avec des partenaires stratégiques et consoliderait son image de pays éthique et techniquement compétent dans le domaine humanitaire, affirmant son leadership sur les questions humanitaires et, comme dans le cas du Brésil, accédant à des sphères de pouvoir importantes à l’échelle mondiale et améliorant sa position internationale.
Il est clair que les principales limites résident dans l’exposition du personnel chilien à des risques en l’envoyant dans des zones de conflit actif, où sa sécurité physique est réellement menacée. Cela fait principalement émerger deux alternatives: 1) renforcer la formation du personnel ukrainien au Chili afin qu’il puisse effectuer lui-même le déminage, grâce à une formation et à des conseils techniques ; ou 2) déployer du personnel chilien dans des zones où le conflit actif a cessé, mais qui présentent néanmoins une grave contamination par des engins explosifs.
La première alternative a déjà été présentée ci-dessus ; il ne reste donc qu’à rappeler qu’un cadre institutionnel suffisant existe déjà pour former le personnel ukrainien chargé de réaliser son propre déminage.
Quant à la seconde alternative, des régions comme Kyiv et Tchernihiv ont été occupées par la Russie à certains moments de la guerre, laissant d’importantes portions de territoire contaminées par des mines. Ces régions seraient des lieux idéaux pour commencer le processus de déminage, car l’Ukraine a désormais repris le contrôle de ces territoires, ce qui signifie que le risque latent est moindre et que la menace russe ne constituerait pas le même obstacle que dans les zones de première ligne.
Le front intérieur au Chili pourrait également être considéré comme une limite au rôle potentiel du Chili dans le processus de déminage en Ukraine. Toutefois, la majeure partie de la classe politique chilienne a montré une forte volonté de coopérer avec l’Ukraine. Le président Boric, en particulier, s’est à plusieurs reprises aligné sur l’Ukraine et a montré que le Chili souhaitait participer au processus de déminage une fois la guerre terminée (El Líbero, 2024)
En outre, si l’aide humanitaire potentielle du Chili à l’Ukraine est présentée comme un moyen de renforcer le pays à l’international, elle pourrait susciter un intérêt accru au sein de la classe politique, qui, en poursuivant l’intérêt national à la manière du Brésil ou des États-Unis, pourrait accélérer l’acheminement de l’aide à l’Ukraine.
Le déminage humanitaire en Ukraine représente non seulement un besoin urgent d’atténuer les effets de la guerre, mais aussi une occasion stratégique pour le Chili de projeter sa politique étrangère dans une perspective éthique, technique et diplomatique. Fort d’un bilan exemplaire dans ce domaine et d’un appareil institutionnel déjà bien établi, le Chili est idéalement placé pour contribuer à ce défi mondial, en s’inscrivant dans une tendance internationale où des pays tels que le Brésil et les États-Unis ont utilisé le déminage humanitaire comme outil de positionnement et de coopération.
La valeur ajoutée de la proposition chilienne réside dans sa capacité à associer l’expérience technique à la légitimité internationale. La possibilité de former du personnel ukrainien sur le territoire national, de participer à des missions multilatérales ou de fournir directement des conseils dans les zones libérées offre un éventail d’options adaptées au contexte du conflit et à la nécessité de préserver la sécurité du personnel national.
De même, le soutien politique intérieur, exprimé par le président Boric et dans le bilan diplomatique de soutien à l’Ukraine depuis 2014, renforce la faisabilité de transformer cette proposition en politique d’État. Une telle politique contribuerait non seulement à la reconstruction de l’Ukraine, mais positionnerait également le Chili comme un acteur mondial doté de sa propre voix sur les questions humanitaires et de sécurité internationale.
Saisir ce moment, c’est comprendre le déminage non seulement comme une action technique, mais aussi comme un vecteur de la diplomatie contemporaine. À l’heure où l’ordre international se redéfinit, le Chili a l’occasion de démontrer que l’engagement en faveur de la paix peut également être un moyen légitime de renforcer sa position mondiale et son leadership international, dans une perspective humanitaire.
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