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Plus de 128,000 cas de crimes de guerre russes en Ukraine â chacun laissant derriĂšre lui dâinnombrables vies brisĂ©es â ont Ă©tĂ© documentĂ©s dans le Registre unifiĂ© des enquĂȘtes prĂ©liminaires. Pourtant, la justice a dĂ©jĂ fermement pris pour cible les criminels de guerre russes. Avec 530 chefs dâaccusation retenus par les tribunaux ukrainiens, les mandats dâarrĂȘt de la CPI, dont lâun vise Vladimir Poutine, principal instigateur de la guerre, les accusations portĂ©es par les Ătats-Unis contre des criminels de guerre russes et les enquĂȘtes en cours sur les crimes de guerre menĂ©es par plus de 20 autres pays, il apparaĂźt que la responsabilitĂ© peut et doit ĂȘtre recherchĂ©e avant mĂȘme le rĂ©tablissement complet de la paix. Le cercle vicieux de lâimpunitĂ© ne peut perdurer indĂ©finiment. La sociĂ©tĂ© ukrainienne exige fermement que les auteurs soient traduits en justice â Ă tous les niveaux de la hiĂ©rarchie de commandement. Toutefois, lâampleur du problĂšme pose de nombreux dĂ©fis logistiques et juridiques. La justice ne pourra ĂȘtre rĂ©tablie que par une action conjointe et avec lâaide des partenaires internationaux. Cet article examine plusieurs voies permettant de demander des comptes aux auteurs, en mettant particuliĂšrement lâaccent sur le principe de la compĂ©tence universelle et sur la capacitĂ© des Ătats individuels Ă contribuer Ă la justice pour les victimes ukrainiennes de la guerre.
En lançant une invasion Ă grande Ă©chelle de lâUkraine le 24 fĂ©vrier 2022, la Russie a dĂ©montrĂ© que les violations massives des droits humains et le mĂ©pris flagrant du droit international humanitaire constituent la politique officielle du rĂ©gime criminel du Kremlin. La communautĂ© internationale a rapidement manifestĂ© sa dĂ©termination Ă travailler ensemble pour rĂ©tablir lâordre juridique. Peu aprĂšs lâinvasion, le procureur en chef de la Cour pĂ©nale internationale, Karim Khan, sâappuyant sur les renvois de 40 Ătats parties, a annoncĂ© lâouverture dâenquĂȘtes sur « toutes les allĂ©gations passĂ©es et prĂ©sentes de crimes de guerre, de crimes contre lâhumanitĂ© ou de gĂ©nocide commis sur le territoire de lâUkraine depuis le 21 novembre 2013 ». Â

La FĂ©dĂ©ration de Russie a commis des crimes odieux contre lâUkraine, notamment lecrime dâagression, crimes de guerre, et crimes contre lâhumanitĂ©. En outre, selon la rĂ©solution de lâAPCE du 27 avril 2023, les actes russes relatifs Ă la dĂ©portation et au transfert forcĂ© dâenfants ukrainiens vers la Russie ou des territoires temporairement occupĂ©s peuvent ĂȘtre qualifiĂ©s decrime de gĂ©nocide. MalgrĂ© le caractĂšre non contraignant de cette rĂ©solution, elle contient dâimportants appels politiques et constitue une Ă©tape vers une enquĂȘte judiciaire sur le crime de gĂ©nocide. ConformĂ©ment au Statut de Rome, la Cour pĂ©nale internationale est compĂ©tente pour les quatre crimes les plus graves qui prĂ©occupent la communautĂ© internationale et qui sont mentionnĂ©s ci-dessus.
La commission du crime dâagression[1] implique essentiellement les plus hautes autoritĂ©s politiques et militaires de lâĂtat ; autrement dit, il sâagit dâun crime de dirigeants. ConformĂ©ment aux amendements de Kampala relatifs au crime dâagression, la Cour pĂ©nale internationale nâest autorisĂ©e Ă exercer sa compĂ©tence quâĂ lâĂ©gard des Ătats parties au Statut de Rome. Cette disposition ne sâĂ©tend pas Ă la Russie, qui nâest pas partie au Statut. Bien que lâUkraine nâait pas encore ratifiĂ© le Statut de Rome, elle a acceptĂ© Ă deux reprises la compĂ©tence de la Cour pour les crimes atroces commis sur son territoire, la seconde dĂ©claration, datant de fĂ©vrier 2014, Ă©tant de nature illimitĂ©e. En fait, la CPI peut Ă©galement enquĂȘter sur le crime dâagression si le Conseil de sĂ©curitĂ© de lâONU la saisit ; toutefois, ce dernier est paralysĂ© par le droit de veto russe. Il en rĂ©sulte une lacune majeure en matiĂšre de responsabilitĂ© concernant le crime dâagression.
Ătant donnĂ© que la CPI nâest pas une option rĂ©aliste pour poursuivre les crimes dâagression perpĂ©trĂ©s contre lâUkraine, des discussions sont en cours afin dâĂ©tablir un tribunal spĂ©cial susceptible de traduire en justice les plus hauts responsables, principalement Poutine. Les modĂšles possibles pour un futur tribunal sont trĂšs variĂ©s : lâun serait créé sur la base dâun accord entre lâUkraine et lâONU, approuvĂ© par lâAssemblĂ©e gĂ©nĂ©rale ; un autre serait Ă©tabli par un traitĂ© sous les auspices du Conseil de lâEurope ; et un tribunal hybride pourrait mĂȘme ĂȘtre intĂ©grĂ© au systĂšme judiciaire ukrainien. Si les Ătats du G7 promeuvent jusquâĂ prĂ©sent cette derniĂšre option, la position de Kyiv est sans Ă©quivoque : un tribunal hybride nâest pas nĂ©gociable, car il ne pourrait surmonter les immunitĂ©s de la prĂ©tendue « troĂŻka » (le prĂ©sident, le premier ministre et le ministre des Affaires Ă©trangĂšres de la Russie). Cette position est cruciale, car elle souligne que le sang du peuple ukrainien souille non seulement les mains des auteurs, mais aussi la conscience de ceux qui donnent des ordres criminels.
Sans sous-estimer lâimportance de trouver un mĂ©canisme pour enquĂȘter sur le crime dâagression, il est nĂ©cessaire de souligner le travail important de la CPI dans lâenquĂȘte sur les autres crimes fondamentaux. Le 17 mars 2023, la CPI a Ă©mis des mandats dâarrĂȘt contre Vladimir Poutine et Maria Lvova-Belova, commissaire russe aux droits de lâenfant, les accusant du transfert illĂ©gal dâenfants ukrainiens vers la FĂ©dĂ©ration de Russie. Selon lâinitiative Children of War, plus de 19,500 enfants ont Ă©tĂ© dĂ©portĂ©s par la Russie depuis le dĂ©but de lâinvasion Ă grande Ă©chelle, bien que le nombre rĂ©el puisse ĂȘtre plus Ă©levĂ©.
[1] ConformĂ©ment Ă lâarticle 8bis (1) du Statut de Rome de la Cour pĂ©nale internationale, il sâagit de « la planification, la prĂ©paration, le lancement ou lâexĂ©cution, par une personne effectivement en mesure de contrĂŽler ou de diriger lâaction politique ou militaire dâun Ătat, dâun acte dâagression qui, par son caractĂšre, sa gravitĂ© et son ampleur, constitue une violation manifeste de la Charte des Nations unies ».

Les enfants ont Ă©tĂ© largement instrumentalisĂ©s par la propagande du Kremlin : sous couvert de « sauver » les enfants ukrainiens, la Russie a mis en place un rĂ©seau criminel de type mafieux composĂ© de multiples entitĂ©s, dont lâĂglise orthodoxe russe, qui participe Ă la dĂ©portation, Ă la rééducation et Ă lâendoctrinement de ces enfants aux « valeurs traditionnelles russes ».
Un an plus tard, le 5 mars 2024, la CPI a Ă©mis deux mandats dâarrĂȘt supplĂ©mentaires contre deux hauts commandants militaires russes responsables des crimes de guerre que constituent les attaques contre des biens civils et les dommages excessifs causĂ©s aux civils en violation des conventions de GenĂšve, auxquelles la Russie est toujours partie. Le nombre de mandats dâarrĂȘt a augmentĂ© le 24 juin 2024, lorsque la CPI a jugĂ© les preuves suffisantes pour viser SergueĂŻ ChoĂŻgou, ancien ministre russe de la DĂ©fense, et Valeri GuĂ©rassimov, chef de lâĂ©tat-major gĂ©nĂ©ral des forces armĂ©es russes. Ils sont individuellement responsables, entre autres infractions, des frappes de missiles de lâarmĂ©e russe contre les infrastructures Ă©lectriques ukrainiennes. Cela signifie que, si les suspects se trouvent sur le territoire de lâun des 124 Ătats parties au Statut de Rome, ils seront rapidement arrĂȘtĂ©s et remis Ă la CPI â une Ă©tape importante qui rĂ©duit considĂ©rablement le nombre de refuges sĂ»rs pour les criminels de guerre individuels.
Les crimes de guerre russes peuvent Ă©galement faire lâobjet dâenquĂȘtes et de poursuites devant les tribunaux ukrainiens, ainsi que dans dâautres pays, ce qui ouvre davantage de perspectives pour la justice.
Si la mise en cause des plus hauts dirigeants russes peut prendre des annĂ©es en raison de la nĂ©cessitĂ© de prouver leur intention criminelle, lâUkraine se concentre sur les enquĂȘtes concernant les crimes de guerre commis par les « auteurs directs ». Selon le procureur gĂ©nĂ©ral dâUkraine, les forces de lâordre ukrainiennes enquĂȘtent actuellement sur 128,000 crimes de guerre. Un nombre aussi Ă©levĂ© dâaffaires constituerait un dĂ©fi pour tout systĂšme cherchant Ă adopter une approche centrĂ©e sur les personnes afin dâĂ©viter de retraumatiser les victimes de crimes de guerre. En outre, lâUkraine fait face Ă un Ă©ventail plus large de crimes de guerre qui nâavaient auparavant jamais fait lâobjet de poursuites, tels que les crimes contre lâenvironnement et les cyberattaques.
Les actes illĂ©gaux russes en Ukraine ne sont pas sporadiques : il existe un schĂ©ma manifeste de graves violations des droits humains, comprenant notamment des meurtres, des privations de libertĂ©, des tortures, des violences sexuelles, des disparitions forcĂ©es, des attaques contre les infrastructures civiles et des exĂ©cutions extrajudiciaires. En refusant lâaccĂšs aux lieux de dĂ©tention des prisonniers de guerre ukrainiens et des civils dĂ©tenus illĂ©galement, la Russie continue dâignorer le mandat du CICR et des organismes compĂ©tents de lâONU.
Afin dâunir les efforts des autoritĂ©s publiques et de la sociĂ©tĂ© civile, lâUkraine a lancĂ© des plateformes spĂ©ciales permettant au public de signaler les crimes de guerre et les crimes contre lâhumanitĂ© commis par la Russie en Ukraine, comme WarCrimes.gov.ua et Svidok. Les technologies modernes sont relativement nouvelles, mais extrĂȘmement utiles pour recueillir les preuves : par exemple, Palantir sert Ă analyser dâimmenses quantitĂ©s de donnĂ©es et Microsoft est utilisĂ© pour la reconnaissance vocale de criminels prĂ©sumĂ©s appeler au gĂ©nocide. Lâutilisation dâoutils dâIA et dâOSINT permet de recueillir des preuves en temps rĂ©el et rĂ©vĂšle de graves violations des droits humains, laissant espĂ©rer quâaucun auteur ne pourra rester non identifiĂ©.
Une grande part du travail de documentation des crimes de guerre est menĂ©e par des organisations ukrainiennes de dĂ©fense des droits humains qui ont uni leurs efforts en fondant la « Ukraine. 5 AM Coalition » peu aprĂšs lâinvasion Ă grande Ă©chelle. Parmi les participants figurent ZMINA, Media Initiative for Human Rights, Truth Hounds, Ukrainian Helsinki Human Rights Union et dâautres organisations expĂ©rimentĂ©es. Leur mĂ©thode consiste Ă organiser des missions sur le terrain dans les zones libĂ©rĂ©es, Ă Ă©changer directement avec les victimes et les tĂ©moins, et Ă intĂ©grer les informations issues de sources ouvertes. Leurs conclusions renforcent considĂ©rablement les enquĂȘtes menĂ©es par la CPI, les tribunaux ukrainiens et, potentiellement, les tribunaux Ă©trangers susceptibles dâouvrir des affaires au titre du principe de la compĂ©tence universelle.

Les origines de la compĂ©tence universelle remontent Ă lâĂ©poque oĂč les pirates Ă©taient considĂ©rĂ©s comme les plus grands ennemis de lâhumanitĂ© : les Ătats pouvaient les punir quelle que soit leur nationalitĂ©. Aujourdâhui, la communautĂ© internationale reconnaĂźt que certains crimes sont dâune ampleur telle quâils menacent lâensemble de lâordre mondial et ne peuvent donc ĂȘtre tolĂ©rĂ©s. Il sâagit notamment des crimes de guerre, des crimes contre lâhumanitĂ©, du gĂ©nocide et de la torture.
Ayant pris sa forme moderne aprĂšs la Seconde Guerre mondiale, ce principe a Ă©tĂ© largement reconnu dans la Convention sur le gĂ©nocide de 1948, les conventions de GenĂšve de 1949 relatives aux lois de la guerre, la Convention contre la torture de 1984, et renforcĂ© par plusieurs autres traitĂ©s relatifs aux droits humains. Le principe postule que les autoritĂ©s nationales de tout Ătat peuvent enquĂȘter et poursuivre les auteurs individuels de crimes internationaux, quel que soit le lieu oĂč le crime prĂ©sumĂ© a Ă©tĂ© commis et indĂ©pendamment de la nationalitĂ© et du lieu de rĂ©sidence des auteurs et des victimes. Autrement dit, mĂȘme sans aucun « lien » avec le crime commis, les Ătats peuvent le poursuivre au nom de la sauvegarde de valeurs universelles.
Ă ce jour, quelque 150 Ătats ont, Ă des degrĂ©s divers, intĂ©grĂ© la compĂ©tence universelle dans leur lĂ©gislation, selon Amnesty International. La participation de diffĂ©rents systĂšmes de compĂ©tence, en particulier dans les pays oĂč rĂ©sident actuellement des survivants et des tĂ©moins de crimes de guerre russes, est extrĂȘmement importante pour lâUkraine. Plusieurs Ătats ont dĂ©jĂ ouvert des enquĂȘtes prĂ©liminaires fondĂ©es sur la compĂ©tence universelle, Ă commencer par lâAllemagne dĂ©but mars 2022, suivie de la Lituanie, de la Lettonie et de lâEstonie, la SuĂšde, lâEspagne, la Pologne, la Slovaquie, la France, la NorvĂšge et la Suisse. Certaines de ces affaires ne visent pas des personnes prĂ©cises, mais sont plutĂŽt menĂ©es afin de recueillir des preuves et de mettre en Ă©vidence des schĂ©mas de crimes de guerre. Le cas le plus rĂ©cent de dĂ©pĂŽt dâune plainte devant un tribunal Ă©tranger (hors dâEurope et des Ătats-Unis) a eu lieu le 15 avril 2024 en Argentine : The Reckoning Project a dĂ©posĂ© une plainte au nom dâun Ukrainien torturĂ© par les occupants russes. Si lâArgentine, qui possĂšde dĂ©jĂ une vaste expĂ©rience de la lutte pour la justice par la compĂ©tence universelle, dĂ©cide dâouvrir une enquĂȘte, cela soulignera une fois de plus que le refuge des criminels russes se rĂ©trĂ©cit.

Lâun des cas les plus marquants de recours Ă la compĂ©tence universelle concerne les procĂšs des responsables du gĂ©nocide rwandais de 1994. En 2001, la Belgique a dĂ©clarĂ© coupables quatre citoyens rwandais et les a condamnĂ©s Ă des peines allant de 12 Ă 20 ans ; en 2010, la Finlande a condamnĂ© François Bazaramba, ancien pasteur rwandais, Ă la rĂ©clusion Ă perpĂ©tuitĂ© pour son implication dans le gĂ©nocide rwandais de 1994.
Tout rĂ©cemment, le 15 mai 2024, la plus haute juridiction pĂ©nale de Suisse a condamnĂ© lâancien ministre gambien de lâIntĂ©rieur Ousman Sonko Ă 20 ans de prison pour crimes contre lâhumanitĂ©, notamment meurtre, torture, viol et dĂ©tentions illĂ©gales. Il avait auparavant quittĂ© la Gambie et demandĂ© lâasile en Suisse. La condamnation dâun responsable dâun rang aussi Ă©levĂ© marque un niveau de rĂ©ussite sans prĂ©cĂ©dent pour la compĂ©tence universelle en Europe. Comme lâa dĂ©clarĂ© le journaliste Madi MK Ceesay, « le procĂšs dĂ©montre que, quoi quâil arrive, le long bras de la justice peut toujours rattraper lâauteur », rapporte lâAssociated Press.
Une affaire importante concernant les immunitĂ©s des dirigeants dâĂtat et la compĂ©tence universelle est celle dâAugusto Pinochet. Bien quâil nâait finalement pas Ă©tĂ© extradĂ©, son arrestation Ă Londres en 1998, Ă la suite dâun mandat dâarrĂȘt Ă©mis par un tribunal espagnol, illustre la mise en Ćuvre de la compĂ©tence universelle et Ă©tablit un prĂ©cĂ©dent important. MalgrĂ© les revendications dâimmunitĂ© prĂ©sidentielle contre les poursuites, la plus haute juridiction du Royaume-Uni a statuĂ© que cette immunitĂ© ne sâĂ©tend pas aux crimes graves tels que la torture, les exĂ©cutions extrajudiciaires et les disparitions forcĂ©es.
Si des questions telles que la crĂ©ation dâun tribunal spĂ©cial exigent un consensus international, la dĂ©cision de recourir Ă la compĂ©tence universelle relĂšve de chaque pays, en fonction de sa volontĂ© politique et des subtilitĂ©s de sa lĂ©gislation nationale. Il convient de se concentrer sur ce dernier aspect, car les pays diffĂšrent dans leur interprĂ©tation et leur Ă©tablissement des conditions de la compĂ©tence universelle. En effet, certains pays nâexigent mĂȘme pas de plainte des victimes, et les procĂ©dures judiciaires peuvent avancer sâil existe suffisamment de preuves. Ă lâinverse, dans dâautres systĂšmes, mĂȘme la prĂ©sence de victimes ne permet pas dâouvrir une enquĂȘte en raison de diverses contraintes.
La compĂ©tence universelle peut ĂȘtre classĂ©e en deux catĂ©gories : absolue et conditionnelle.
Dans le cadre de la compĂ©tence universelle absolue, des poursuites pour les crimes les plus abominables peuvent ĂȘtre engagĂ©es indĂ©pendamment du lieu oĂč le crime a Ă©tĂ© commis et de la nationalitĂ© de la victime comme de lâauteur. En Europe, plusieurs Ătats exercent ce type de compĂ©tence universelle, lâAllemagne en Ă©tant lâexemple le plus marquant. En novembre 2021, elle est devenue le premier pays Ă condamner un membre de lâĂtat islamique (EI) pour gĂ©nocide contre les YĂ©zidis, une minoritĂ© ethnoreligieuse en Irak, et pour crimes contre lâhumanitĂ©. En outre, en janvier 2024, un tribunal allemand a condamnĂ© Ă la rĂ©clusion Ă perpĂ©tuitĂ© un ancien colonel syrien pour crimes contre lâhumanitĂ©. Aucun des deux nâavait de lien avec lâAllemagne.
Toutefois, la majoritĂ© des Ătats ne peuvent exercer la compĂ©tence universelle que sâil existe un lien plus Ă©troit entre le crime prĂ©sumĂ© et lâĂtat lui-mĂȘme. Par exemple, lâAutriche, lâEspagne et la Suisse ne peuvent engager de poursuites pĂ©nales que si le suspect se trouve sur leur territoire. La France nâinvoque la compĂ©tence universelle que si la victime est de nationalitĂ© française ou si lâauteur prĂ©sumĂ© est citoyen français ou rĂ©sident en France. Avant 2022, la loi fĂ©dĂ©rale des Ătats-Unis sur les crimes de guerre permettait dâenquĂȘter sur les crimes de guerre commis nâimporte oĂč, Ă condition que la victime ou le suspect soit membre des forces armĂ©es des Ătats-Unis ou de nationalitĂ© amĂ©ricaine.
Trois mois aprĂšs le dĂ©but de la brutale invasion russe de lâUkraine, la loi amĂ©ricaine Justice for Victims of War Crimes Act (JVWC) a Ă©tĂ© introduite puis, le 5 janvier 2023, promulguĂ©e par le prĂ©sident Biden. Elle permet de poursuivre des crimes de guerre prĂ©sumĂ©s commis Ă lâĂ©tranger par des ressortissants Ă©trangers si ceux-ci sont trouvĂ©s sur le territoire des Ătats-Unis. Cette dĂ©cision, bien quâelle nâait pas dâeffet rĂ©troactif, jette les bases permettant aux Ătats-Unis de traduire en justice les personnes qui commettent des crimes de guerre contre le peuple ukrainien.

Une autre contrainte du systĂšme de compĂ©tence universelle est la possibilitĂ© de mener des procĂšs par contumace, câest-Ă -dire sans la prĂ©sence physique de lâaccusĂ©. De nombreux pays considĂšrent les procĂšs par contumace comme problĂ©matiques en raison des difficultĂ©s quâils posent pour garantir le droit Ă un procĂšs Ă©quitable. Contrairement Ă lâUkraine, qui a autorisĂ© la possibilitĂ© de procĂšs par contumace dĂšs 2014, cette procĂ©dure est impossible dans de nombreux Ătats, bien quâaucun traitĂ© international nâinterdise explicitement lâexercice de la compĂ©tence par contumace. Cherchant Ă rendre la justice le plus rapidement possible, lâUkraine garantit nĂ©anmoins Ă lâaccusĂ© la prĂ©sence dâun avocat de la dĂ©fense, conformĂ©ment Ă la Convention europĂ©enne des droits de lâhomme. Bien entendu, la majoritĂ© de ces criminels se trouvent sur le territoire russe, et il est trĂšs peu probable que la Russie accepte dâextrader ses citoyens. NĂ©anmoins, ces affaires visent Ă envoyer un message clair aux auteurs : leur libertĂ© de mouvement est considĂ©rablement restreinte, la responsabilitĂ© est inĂ©vitable et la menace de poursuites pĂšsera sur eux pour toujours. Elles donnent en outre aux victimes un sentiment de reconnaissance et de validation. Cela sâinscrit dans lâune des maximes juridiques : « Justice diffĂ©rĂ©e est justice refusĂ©e. »
Il y a lieu de croire que la communautĂ© internationale jouera un rĂŽle crucial pour aider les victimes dans leur quĂȘte de justice. En dĂ©cembre 2023, le ministĂšre amĂ©ricain de la Justice a inculpĂ© quatre soldats russes pour sĂ©questration illĂ©gale, torture et traitements inhumains dâun citoyen amĂ©ricain durant la guerre en Ukraine. Le Bureau du procureur gĂ©nĂ©ral dâUkraine a indiquĂ© quâ« il sâagissait du premier cas de responsabilitĂ© pour des crimes de guerre commis pendant lâagression russe relevant de la compĂ©tence de pays Ă©trangers ».
En Europe, en octobre 2023, trois dossiers concernant des crimes de guerre de soldats russes ont Ă©tĂ© dĂ©posĂ©s en Allemagne par lâONG « Clooney Foundation for Justice ». Ils concernent la frappe de missile prĂšs dâOdesa qui a causĂ© la mort de 22 civils, la dĂ©tention illĂ©gale et lâexĂ©cution de 4 hommes dans la rĂ©gion de Kharkiv, ainsi quâune sĂ©rie dâexĂ©cutions et de violences sexuelles commises prĂšs de la rĂ©gion de Kyiv au dĂ©but de 2022. Lorsque les autoritĂ©s allemandes jugeront les preuves convaincantes, elles pourront ouvrir une enquĂȘte pĂ©nale, susceptible de conduire ensuite Ă lâĂ©mission de mandats contre les suspects. GrĂące aux systĂšmes dâEuropol et dâInterpol, lâexĂ©cution de ces mandats dâarrĂȘt peut sâĂ©tendre bien au-delĂ de lâAllemagne.
De plus, selon le ministre fĂ©dĂ©ral allemand de la Justice, dans la procĂ©dure concernant les tirs ciblĂ©s sur des civils fuyant Ă Hostomel, cinq tireurs russes ont dĂ©jĂ Ă©tĂ© identifiĂ©s. La France a Ă©galement ouvert une enquĂȘte aprĂšs quâun journaliste de lâAgence France-Presse a Ă©tĂ© tuĂ© par une roquette russe dans la rĂ©gion de Donetsk, et les forces de lâordre lituaniennes enquĂȘtent sur le meurtre dâun cinĂ©aste lituanien Ă Marioupol ainsi que sur dâautres violations du droit international humanitaire.

Les crimes odieux commis par la Russie en Ukraine ont incitĂ© la communautĂ© internationale Ă explorer diverses voies afin de traduire en justice les plus hauts dirigeants russes et les auteurs subalternes. La Cour pĂ©nale internationale et les Ă©ventuels tribunaux spĂ©ciaux sont certes des mĂ©canismes essentiels, mais le systĂšme ukrainien a besoin dâune aide et dâun soutien plus immĂ©diats. Il est donc crucial que dâautres pays recourent aux mĂ©canismes de compĂ©tence universelle pour poursuivre les criminels, recueillir des preuves en vue de procĂ©dures judiciaires ultĂ©rieures et veiller Ă ce que les victimes se sentent reconnues dans leur vĂ©cu.
Dans la situation ukrainienne, la communautĂ© internationale dispose de nombreuses voies de collecte de preuves, Ă©tant donnĂ© que la guerre se poursuit. Il nâexiste pas dâobstacles tels que la reconstitution dâĂ©vĂ©nements historiques anciens ou lâaccĂšs aux tĂ©moins. De nombreux acteurs participent Ă la documentation des crimes de guerre russes et sont disposĂ©s Ă partager des preuves â des autoritĂ©s nationales aux organisations de la sociĂ©tĂ© civile â, et les attentes de la sociĂ©tĂ© sont Ă©levĂ©es, plus de 70% des personnes exigeant que les crimes soient poursuivis.
Rendre la justice internationale est un processus complexe, long et exigeant en ressources, entravĂ© par diverses difficultĂ©s inhĂ©rentes. NĂ©anmoins, la compĂ©tence universelle peut complĂ©ter efficacement les mĂ©canismes de justice internationale visant Ă demander des comptes aux auteurs de crimes de guerre, de gĂ©nocide et de crimes contre lâhumanitĂ©, et envoyer le signal que le cycle de lâimpunitĂ© sera finalement brisĂ©.
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Ce texte a Ă©tĂ© traduit automatiquement Ă partir de lâoriginal anglais, qui reste accessible en passant le site en anglais.