En quĂȘte de justice : appliquer la compĂ©tence universelle pour que les criminels de guerre russes rĂ©pondent de leurs actes

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By Vlasta Kovbasa
juillet 25, 2024

Sommaire

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Principaux enseignements

  • Ampleur et documentation: Plus de 128,000 cas de crimes de guerre russes en Ukraine sont documentĂ©s, tandis que les tribunaux ukrainiens et les organismes internationaux dĂ©ploient des efforts considĂ©rables pour poursuivre les auteurs.
  • Action juridique internationale : La CPI a Ă©mis des mandats d’arrĂȘt contre de hauts responsables russes, dont Vladimir Poutine, soulignant l’engagement de la communautĂ© internationale en faveur de la responsabilitĂ©.
  • CompĂ©tence universelle : Des pays tels que l’Allemagne, la Lituanie et l’Argentine recourent Ă  la compĂ©tence universelle pour poursuivre les criminels de guerre russes, mĂȘme sans lien direct avec les crimes.
  • Tribunaux spĂ©ciaux : Divers modĂšles de tribunaux spĂ©ciaux sont envisagĂ©s pour traiter le crime d’agression, l’Ukraine s’opposant aux tribunaux hybrides en raison des questions d’immunitĂ©.
  • ProgrĂšs technologiques : Des plateformes comme WarCrimes.gov.ua et des outils tels que l’IA et l’OSINT amĂ©liorent la collecte des preuves et les efforts de documentation.
  • Participation de la sociĂ©tĂ© civile : Les organisations ukrainiennes de dĂ©fense des droits humains jouent un rĂŽle crucial dans la documentation des crimes de guerre et le soutien aux enquĂȘtes.
  • PrĂ©cĂ©dents historiques: Le principe de la compĂ©tence universelle a Ă©tĂ© appliquĂ© avec succĂšs dans des affaires telles que le gĂ©nocide rwandais et le procĂšs d’Augusto Pinochet, Ă©tablissant d’importants prĂ©cĂ©dents.
  • Obstacles et contraintes : La compĂ©tence universelle se heurte Ă  des obstacles tels que la diversitĂ© des lĂ©gislations nationales et la possibilitĂ© de procĂšs par contumace, mais elle demeure un instrument essentiel de justice.
  • CoopĂ©ration mondiale : Les efforts internationaux sont indispensables pour poursuivre les criminels de guerre, rĂ©duire les refuges sĂ»rs dont disposent les auteurs et garantir que justice soit rendue.

Plus de 128,000 cas de crimes de guerre russes en Ukraine — chacun laissant derriĂšre lui d’innombrables vies brisĂ©es — ont Ă©tĂ© documentĂ©s dans le Registre unifiĂ© des enquĂȘtes prĂ©liminaires. Pourtant, la justice a dĂ©jĂ  fermement pris pour cible les criminels de guerre russes. Avec 530 chefs d’accusation retenus par les tribunaux ukrainiens, les mandats d’arrĂȘt de la CPI, dont l’un vise Vladimir Poutine, principal instigateur de la guerre, les accusations portĂ©es par les États-Unis contre des criminels de guerre russes et les enquĂȘtes en cours sur les crimes de guerre menĂ©es par plus de 20 autres pays, il apparaĂźt que la responsabilitĂ© peut et doit ĂȘtre recherchĂ©e avant mĂȘme le rĂ©tablissement complet de la paix. Le cercle vicieux de l’impunitĂ© ne peut perdurer indĂ©finiment. La sociĂ©tĂ© ukrainienne exige fermement que les auteurs soient traduits en justice — Ă  tous les niveaux de la hiĂ©rarchie de commandement. Toutefois, l’ampleur du problĂšme pose de nombreux dĂ©fis logistiques et juridiques. La justice ne pourra ĂȘtre rĂ©tablie que par une action conjointe et avec l’aide des partenaires internationaux. Cet article examine plusieurs voies permettant de demander des comptes aux auteurs, en mettant particuliĂšrement l’accent sur le principe de la compĂ©tence universelle et sur la capacitĂ© des États individuels Ă  contribuer Ă  la justice pour les victimes ukrainiennes de la guerre.

I. Crimes internationaux fondamentaux : voies juridiques pour poursuivre la Russie et ses dirigeants

En lançant une invasion Ă  grande Ă©chelle de l’Ukraine le 24 fĂ©vrier 2022, la Russie a dĂ©montrĂ© que les violations massives des droits humains et le mĂ©pris flagrant du droit international humanitaire constituent la politique officielle du rĂ©gime criminel du Kremlin. La communautĂ© internationale a rapidement manifestĂ© sa dĂ©termination Ă  travailler ensemble pour rĂ©tablir l’ordre juridique. Peu aprĂšs l’invasion, le procureur en chef de la Cour pĂ©nale internationale, Karim Khan, s’appuyant sur les renvois de 40 États parties, a annoncĂ© l’ouverture d’enquĂȘtes sur « toutes les allĂ©gations passĂ©es et prĂ©sentes de crimes de guerre, de crimes contre l’humanitĂ© ou de gĂ©nocide commis sur le territoire de l’Ukraine depuis le 21 novembre 2013 ».  

Karim Khan, procureur en chef de la Cour pénale internationale, visitant une fosse commune à Boutcha, avril 2022. Source : The Guardian (Photographie : Fadel Senna/AFP/Getty Images)

La FĂ©dĂ©ration de Russie a commis des crimes odieux contre l’Ukraine, notamment lecrime d’agression, crimes de guerre, et crimes contre l’humanitĂ©. En outre, selon la rĂ©solution de l’APCE du 27 avril 2023, les actes russes relatifs Ă  la dĂ©portation et au transfert forcĂ© d’enfants ukrainiens vers la Russie ou des territoires temporairement occupĂ©s peuvent ĂȘtre qualifiĂ©s decrime de gĂ©nocide. MalgrĂ© le caractĂšre non contraignant de cette rĂ©solution, elle contient d’importants appels politiques et constitue une Ă©tape vers une enquĂȘte judiciaire sur le crime de gĂ©nocide. ConformĂ©ment au Statut de Rome, la Cour pĂ©nale internationale est compĂ©tente pour les quatre crimes les plus graves qui prĂ©occupent la communautĂ© internationale et qui sont mentionnĂ©s ci-dessus.

La commission du crime d’agression[1] implique essentiellement les plus hautes autoritĂ©s politiques et militaires de l’État ; autrement dit, il s’agit d’un crime de dirigeants. ConformĂ©ment aux amendements de Kampala relatifs au crime d’agression, la Cour pĂ©nale internationale n’est autorisĂ©e Ă  exercer sa compĂ©tence qu’à l’égard des États parties au Statut de Rome. Cette disposition ne s’étend pas Ă  la Russie, qui n’est pas partie au Statut. Bien que l’Ukraine n’ait pas encore ratifiĂ© le Statut de Rome, elle a acceptĂ© Ă  deux reprises la compĂ©tence de la Cour pour les crimes atroces commis sur son territoire, la seconde dĂ©claration, datant de fĂ©vrier 2014, Ă©tant de nature illimitĂ©e. En fait, la CPI peut Ă©galement enquĂȘter sur le crime d’agression si le Conseil de sĂ©curitĂ© de l’ONU la saisit ; toutefois, ce dernier est paralysĂ© par le droit de veto russe. Il en rĂ©sulte une lacune majeure en matiĂšre de responsabilitĂ© concernant le crime d’agression.

Étant donnĂ© que la CPI n’est pas une option rĂ©aliste pour poursuivre les crimes d’agression perpĂ©trĂ©s contre l’Ukraine, des discussions sont en cours afin d’établir un tribunal spĂ©cial susceptible de traduire en justice les plus hauts responsables, principalement Poutine. Les modĂšles possibles pour un futur tribunal sont trĂšs variĂ©s : l’un serait créé sur la base d’un accord entre l’Ukraine et l’ONU, approuvĂ© par l’AssemblĂ©e gĂ©nĂ©rale ; un autre serait Ă©tabli par un traitĂ© sous les auspices du Conseil de l’Europe ; et un tribunal hybride pourrait mĂȘme ĂȘtre intĂ©grĂ© au systĂšme judiciaire ukrainien. Si les États du G7 promeuvent jusqu’à prĂ©sent cette derniĂšre option, la position de Kyiv est sans Ă©quivoque : un tribunal hybride n’est pas nĂ©gociable, car il ne pourrait surmonter les immunitĂ©s de la prĂ©tendue « troĂŻka » (le prĂ©sident, le premier ministre et le ministre des Affaires Ă©trangĂšres de la Russie). Cette position est cruciale, car elle souligne que le sang du peuple ukrainien souille non seulement les mains des auteurs, mais aussi la conscience de ceux qui donnent des ordres criminels.

Sans sous-estimer l’importance de trouver un mĂ©canisme pour enquĂȘter sur le crime d’agression, il est nĂ©cessaire de souligner le travail important de la CPI dans l’enquĂȘte sur les autres crimes fondamentaux. Le 17 mars 2023, la CPI a Ă©mis des mandats d’arrĂȘt contre Vladimir Poutine et Maria Lvova-Belova, commissaire russe aux droits de l’enfant, les accusant du transfert illĂ©gal d’enfants ukrainiens vers la FĂ©dĂ©ration de Russie. Selon l’initiative Children of War, plus de 19,500 enfants ont Ă©tĂ© dĂ©portĂ©s par la Russie depuis le dĂ©but de l’invasion Ă  grande Ă©chelle, bien que le nombre rĂ©el puisse ĂȘtre plus Ă©levĂ©.

[1] ConformĂ©ment Ă  l’article 8bis (1) du Statut de Rome de la Cour pĂ©nale internationale, il s’agit de « la planification, la prĂ©paration, le lancement ou l’exĂ©cution, par une personne effectivement en mesure de contrĂŽler ou de diriger l’action politique ou militaire d’un État, d’un acte d’agression qui, par son caractĂšre, sa gravitĂ© et son ampleur, constitue une violation manifeste de la Charte des Nations unies ».

Source : Atlantic Council

Les enfants ont Ă©tĂ© largement instrumentalisĂ©s par la propagande du Kremlin : sous couvert de « sauver » les enfants ukrainiens, la Russie a mis en place un rĂ©seau criminel de type mafieux composĂ© de multiples entitĂ©s, dont l’Église orthodoxe russe, qui participe Ă  la dĂ©portation, Ă  la rééducation et Ă  l’endoctrinement de ces enfants aux « valeurs traditionnelles russes ».

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Un an plus tard, le 5 mars 2024, la CPI a Ă©mis deux mandats d’arrĂȘt supplĂ©mentaires contre deux hauts commandants militaires russes responsables des crimes de guerre que constituent les attaques contre des biens civils et les dommages excessifs causĂ©s aux civils en violation des conventions de GenĂšve, auxquelles la Russie est toujours partie. Le nombre de mandats d’arrĂȘt a augmentĂ© le 24 juin 2024, lorsque la CPI a jugĂ© les preuves suffisantes pour viser SergueĂŻ ChoĂŻgou, ancien ministre russe de la DĂ©fense, et Valeri GuĂ©rassimov, chef de l’état-major gĂ©nĂ©ral des forces armĂ©es russes. Ils sont individuellement responsables, entre autres infractions, des frappes de missiles de l’armĂ©e russe contre les infrastructures Ă©lectriques ukrainiennes. Cela signifie que, si les suspects se trouvent sur le territoire de l’un des 124 États parties au Statut de Rome, ils seront rapidement arrĂȘtĂ©s et remis Ă  la CPI — une Ă©tape importante qui rĂ©duit considĂ©rablement le nombre de refuges sĂ»rs pour les criminels de guerre individuels.

Les crimes de guerre russes peuvent Ă©galement faire l’objet d’enquĂȘtes et de poursuites devant les tribunaux ukrainiens, ainsi que dans d’autres pays, ce qui ouvre davantage de perspectives pour la justice.

II. Documenter les crimes de guerre : aucun auteur ne passera inaperçu

Si la mise en cause des plus hauts dirigeants russes peut prendre des annĂ©es en raison de la nĂ©cessitĂ© de prouver leur intention criminelle, l’Ukraine se concentre sur les enquĂȘtes concernant les crimes de guerre commis par les « auteurs directs ». Selon le procureur gĂ©nĂ©ral d’Ukraine, les forces de l’ordre ukrainiennes enquĂȘtent actuellement sur 128,000 crimes de guerre. Un nombre aussi Ă©levĂ© d’affaires constituerait un dĂ©fi pour tout systĂšme cherchant Ă  adopter une approche centrĂ©e sur les personnes afin d’éviter de retraumatiser les victimes de crimes de guerre. En outre, l’Ukraine fait face Ă  un Ă©ventail plus large de crimes de guerre qui n’avaient auparavant jamais fait l’objet de poursuites, tels que les crimes contre l’environnement et les cyberattaques.

Les actes illĂ©gaux russes en Ukraine ne sont pas sporadiques : il existe un schĂ©ma manifeste de graves violations des droits humains, comprenant notamment des meurtres, des privations de libertĂ©, des tortures, des violences sexuelles, des disparitions forcĂ©es, des attaques contre les infrastructures civiles et des exĂ©cutions extrajudiciaires. En refusant l’accĂšs aux lieux de dĂ©tention des prisonniers de guerre ukrainiens et des civils dĂ©tenus illĂ©galement, la Russie continue d’ignorer le mandat du CICR et des organismes compĂ©tents de l’ONU.

Afin d’unir les efforts des autoritĂ©s publiques et de la sociĂ©tĂ© civile, l’Ukraine a lancĂ© des plateformes spĂ©ciales permettant au public de signaler les crimes de guerre et les crimes contre l’humanitĂ© commis par la Russie en Ukraine, comme WarCrimes.gov.ua et Svidok. Les technologies modernes sont relativement nouvelles, mais extrĂȘmement utiles pour recueillir les preuves : par exemple, Palantir sert Ă  analyser d’immenses quantitĂ©s de donnĂ©es et Microsoft est utilisĂ© pour la reconnaissance vocale de criminels prĂ©sumĂ©s appeler au gĂ©nocide. L’utilisation d’outils d’IA et d’OSINT permet de recueillir des preuves en temps rĂ©el et rĂ©vĂšle de graves violations des droits humains, laissant espĂ©rer qu’aucun auteur ne pourra rester non identifiĂ©.

Une grande part du travail de documentation des crimes de guerre est menĂ©e par des organisations ukrainiennes de dĂ©fense des droits humains qui ont uni leurs efforts en fondant la « Ukraine. 5 AM Coalition » peu aprĂšs l’invasion Ă  grande Ă©chelle. Parmi les participants figurent ZMINA, Media Initiative for Human Rights, Truth Hounds, Ukrainian Helsinki Human Rights Union et d’autres organisations expĂ©rimentĂ©es. Leur mĂ©thode consiste Ă  organiser des missions sur le terrain dans les zones libĂ©rĂ©es, Ă  Ă©changer directement avec les victimes et les tĂ©moins, et Ă  intĂ©grer les informations issues de sources ouvertes. Leurs conclusions renforcent considĂ©rablement les enquĂȘtes menĂ©es par la CPI, les tribunaux ukrainiens et, potentiellement, les tribunaux Ă©trangers susceptibles d’ouvrir des affaires au titre du principe de la compĂ©tence universelle.

Source : Photo Roman Pilipey/European Pressphoto Agency. Disponible Ă  l’adresse : https://war.ukraine.ua/russia-war-crimes/ (les donnĂ©es sont constamment mises Ă  jour)

III. Compétence universelle : une justice sans frontiÚres

Les origines de la compĂ©tence universelle remontent Ă  l’époque oĂč les pirates Ă©taient considĂ©rĂ©s comme les plus grands ennemis de l’humanitĂ© : les États pouvaient les punir quelle que soit leur nationalitĂ©. Aujourd’hui, la communautĂ© internationale reconnaĂźt que certains crimes sont d’une ampleur telle qu’ils menacent l’ensemble de l’ordre mondial et ne peuvent donc ĂȘtre tolĂ©rĂ©s. Il s’agit notamment des crimes de guerre, des crimes contre l’humanitĂ©, du gĂ©nocide et de la torture.

Ayant pris sa forme moderne aprĂšs la Seconde Guerre mondiale, ce principe a Ă©tĂ© largement reconnu dans la Convention sur le gĂ©nocide de 1948, les conventions de GenĂšve de 1949 relatives aux lois de la guerre, la Convention contre la torture de 1984, et renforcĂ© par plusieurs autres traitĂ©s relatifs aux droits humains. Le principe postule que les autoritĂ©s nationales de tout État peuvent enquĂȘter et poursuivre les auteurs individuels de crimes internationaux, quel que soit le lieu oĂč le crime prĂ©sumĂ© a Ă©tĂ© commis et indĂ©pendamment de la nationalitĂ© et du lieu de rĂ©sidence des auteurs et des victimes. Autrement dit, mĂȘme sans aucun « lien » avec le crime commis, les États peuvent le poursuivre au nom de la sauvegarde de valeurs universelles.

À ce jour, quelque 150 États ont, Ă  des degrĂ©s divers, intĂ©grĂ© la compĂ©tence universelle dans leur lĂ©gislation, selon Amnesty International. La participation de diffĂ©rents systĂšmes de compĂ©tence, en particulier dans les pays oĂč rĂ©sident actuellement des survivants et des tĂ©moins de crimes de guerre russes, est extrĂȘmement importante pour l’Ukraine. Plusieurs États ont dĂ©jĂ  ouvert des enquĂȘtes prĂ©liminaires fondĂ©es sur la compĂ©tence universelle, Ă  commencer par l’Allemagne dĂ©but mars 2022, suivie de la Lituanie, de la Lettonie et de l’Estonie, la SuĂšde, l’Espagne, la Pologne, la Slovaquie, la France, la NorvĂšge et la Suisse. Certaines de ces affaires ne visent pas des personnes prĂ©cises, mais sont plutĂŽt menĂ©es afin de recueillir des preuves et de mettre en Ă©vidence des schĂ©mas de crimes de guerre. Le cas le plus rĂ©cent de dĂ©pĂŽt d’une plainte devant un tribunal Ă©tranger (hors d’Europe et des États-Unis) a eu lieu le 15 avril 2024 en Argentine : The Reckoning Project a dĂ©posĂ© une plainte au nom d’un Ukrainien torturĂ© par les occupants russes. Si l’Argentine, qui possĂšde dĂ©jĂ  une vaste expĂ©rience de la lutte pour la justice par la compĂ©tence universelle, dĂ©cide d’ouvrir une enquĂȘte, cela soulignera une fois de plus que le refuge des criminels russes se rĂ©trĂ©cit.

Source : Justiceinfo

L’un des cas les plus marquants de recours Ă  la compĂ©tence universelle concerne les procĂšs des responsables du gĂ©nocide rwandais de 1994. En 2001, la Belgique a dĂ©clarĂ© coupables quatre citoyens rwandais et les a condamnĂ©s Ă  des peines allant de 12 Ă  20 ans ; en 2010, la Finlande a condamnĂ© François Bazaramba, ancien pasteur rwandais, Ă  la rĂ©clusion Ă  perpĂ©tuitĂ© pour son implication dans le gĂ©nocide rwandais de 1994.

Tout rĂ©cemment, le 15 mai 2024, la plus haute juridiction pĂ©nale de Suisse a condamnĂ© l’ancien ministre gambien de l’IntĂ©rieur Ousman Sonko Ă  20 ans de prison pour crimes contre l’humanitĂ©, notamment meurtre, torture, viol et dĂ©tentions illĂ©gales. Il avait auparavant quittĂ© la Gambie et demandĂ© l’asile en Suisse. La condamnation d’un responsable d’un rang aussi Ă©levĂ© marque un niveau de rĂ©ussite sans prĂ©cĂ©dent pour la compĂ©tence universelle en Europe. Comme l’a dĂ©clarĂ© le journaliste Madi MK Ceesay, « le procĂšs dĂ©montre que, quoi qu’il arrive, le long bras de la justice peut toujours rattraper l’auteur », rapporte l’Associated Press.

Une affaire importante concernant les immunitĂ©s des dirigeants d’État et la compĂ©tence universelle est celle d’Augusto Pinochet. Bien qu’il n’ait finalement pas Ă©tĂ© extradĂ©, son arrestation Ă  Londres en 1998, Ă  la suite d’un mandat d’arrĂȘt Ă©mis par un tribunal espagnol, illustre la mise en Ɠuvre de la compĂ©tence universelle et Ă©tablit un prĂ©cĂ©dent important. MalgrĂ© les revendications d’immunitĂ© prĂ©sidentielle contre les poursuites, la plus haute juridiction du Royaume-Uni a statuĂ© que cette immunitĂ© ne s’étend pas aux crimes graves tels que la torture, les exĂ©cutions extrajudiciaires et les disparitions forcĂ©es.

IV. Obstacles et avantages de la compétence universelle

Si des questions telles que la crĂ©ation d’un tribunal spĂ©cial exigent un consensus international, la dĂ©cision de recourir Ă  la compĂ©tence universelle relĂšve de chaque pays, en fonction de sa volontĂ© politique et des subtilitĂ©s de sa lĂ©gislation nationale. Il convient de se concentrer sur ce dernier aspect, car les pays diffĂšrent dans leur interprĂ©tation et leur Ă©tablissement des conditions de la compĂ©tence universelle. En effet, certains pays n’exigent mĂȘme pas de plainte des victimes, et les procĂ©dures judiciaires peuvent avancer s’il existe suffisamment de preuves. À l’inverse, dans d’autres systĂšmes, mĂȘme la prĂ©sence de victimes ne permet pas d’ouvrir une enquĂȘte en raison de diverses contraintes.

La compĂ©tence universelle peut ĂȘtre classĂ©e en deux catĂ©gories : absolue et conditionnelle.

Dans le cadre de la compĂ©tence universelle absolue, des poursuites pour les crimes les plus abominables peuvent ĂȘtre engagĂ©es indĂ©pendamment du lieu oĂč le crime a Ă©tĂ© commis et de la nationalitĂ© de la victime comme de l’auteur. En Europe, plusieurs États exercent ce type de compĂ©tence universelle, l’Allemagne en Ă©tant l’exemple le plus marquant. En novembre 2021, elle est devenue le premier pays Ă  condamner un membre de l’État islamique (EI) pour gĂ©nocide contre les YĂ©zidis, une minoritĂ© ethnoreligieuse en Irak, et pour crimes contre l’humanitĂ©. En outre, en janvier 2024, un tribunal allemand a condamnĂ© Ă  la rĂ©clusion Ă  perpĂ©tuitĂ© un ancien colonel syrien pour crimes contre l’humanitĂ©. Aucun des deux n’avait de lien avec l’Allemagne.

Toutefois, la majoritĂ© des États ne peuvent exercer la compĂ©tence universelle que s’il existe un lien plus Ă©troit entre le crime prĂ©sumĂ© et l’État lui-mĂȘme. Par exemple, l’Autriche, l’Espagne et la Suisse ne peuvent engager de poursuites pĂ©nales que si le suspect se trouve sur leur territoire. La France n’invoque la compĂ©tence universelle que si la victime est de nationalitĂ© française ou si l’auteur prĂ©sumĂ© est citoyen français ou rĂ©sident en France. Avant 2022, la loi fĂ©dĂ©rale des États-Unis sur les crimes de guerre permettait d’enquĂȘter sur les crimes de guerre commis n’importe oĂč, Ă  condition que la victime ou le suspect soit membre des forces armĂ©es des États-Unis ou de nationalitĂ© amĂ©ricaine.

Trois mois aprĂšs le dĂ©but de la brutale invasion russe de l’Ukraine, la loi amĂ©ricaine Justice for Victims of War Crimes Act (JVWC) a Ă©tĂ© introduite puis, le 5 janvier 2023, promulguĂ©e par le prĂ©sident Biden. Elle permet de poursuivre des crimes de guerre prĂ©sumĂ©s commis Ă  l’étranger par des ressortissants Ă©trangers si ceux-ci sont trouvĂ©s sur le territoire des États-Unis. Cette dĂ©cision, bien qu’elle n’ait pas d’effet rĂ©troactif, jette les bases permettant aux États-Unis de traduire en justice les personnes qui commettent des crimes de guerre contre le peuple ukrainien.

Conditions d’exercice de la compĂ©tence universelle. Source : Eurojust

Une autre contrainte du systĂšme de compĂ©tence universelle est la possibilitĂ© de mener des procĂšs par contumace, c’est-Ă -dire sans la prĂ©sence physique de l’accusĂ©. De nombreux pays considĂšrent les procĂšs par contumace comme problĂ©matiques en raison des difficultĂ©s qu’ils posent pour garantir le droit Ă  un procĂšs Ă©quitable. Contrairement Ă  l’Ukraine, qui a autorisĂ© la possibilitĂ© de procĂšs par contumace dĂšs 2014, cette procĂ©dure est impossible dans de nombreux États, bien qu’aucun traitĂ© international n’interdise explicitement l’exercice de la compĂ©tence par contumace. Cherchant Ă  rendre la justice le plus rapidement possible, l’Ukraine garantit nĂ©anmoins Ă  l’accusĂ© la prĂ©sence d’un avocat de la dĂ©fense, conformĂ©ment Ă  la Convention europĂ©enne des droits de l’homme. Bien entendu, la majoritĂ© de ces criminels se trouvent sur le territoire russe, et il est trĂšs peu probable que la Russie accepte d’extrader ses citoyens. NĂ©anmoins, ces affaires visent Ă  envoyer un message clair aux auteurs : leur libertĂ© de mouvement est considĂ©rablement restreinte, la responsabilitĂ© est inĂ©vitable et la menace de poursuites pĂšsera sur eux pour toujours. Elles donnent en outre aux victimes un sentiment de reconnaissance et de validation. Cela s’inscrit dans l’une des maximes juridiques : « Justice diffĂ©rĂ©e est justice refusĂ©e. »

Il y a lieu de croire que la communautĂ© internationale jouera un rĂŽle crucial pour aider les victimes dans leur quĂȘte de justice. En dĂ©cembre 2023, le ministĂšre amĂ©ricain de la Justice a inculpĂ© quatre soldats russes pour sĂ©questration illĂ©gale, torture et traitements inhumains d’un citoyen amĂ©ricain durant la guerre en Ukraine. Le Bureau du procureur gĂ©nĂ©ral d’Ukraine a indiquĂ© qu’« il s’agissait du premier cas de responsabilitĂ© pour des crimes de guerre commis pendant l’agression russe relevant de la compĂ©tence de pays Ă©trangers ».

En Europe, en octobre 2023, trois dossiers concernant des crimes de guerre de soldats russes ont Ă©tĂ© dĂ©posĂ©s en Allemagne par l’ONG « Clooney Foundation for Justice ». Ils concernent la frappe de missile prĂšs d’Odesa qui a causĂ© la mort de 22 civils, la dĂ©tention illĂ©gale et l’exĂ©cution de 4 hommes dans la rĂ©gion de Kharkiv, ainsi qu’une sĂ©rie d’exĂ©cutions et de violences sexuelles commises prĂšs de la rĂ©gion de Kyiv au dĂ©but de 2022. Lorsque les autoritĂ©s allemandes jugeront les preuves convaincantes, elles pourront ouvrir une enquĂȘte pĂ©nale, susceptible de conduire ensuite Ă  l’émission de mandats contre les suspects. GrĂące aux systĂšmes d’Europol et d’Interpol, l’exĂ©cution de ces mandats d’arrĂȘt peut s’étendre bien au-delĂ  de l’Allemagne.

De plus, selon le ministre fĂ©dĂ©ral allemand de la Justice, dans la procĂ©dure concernant les tirs ciblĂ©s sur des civils fuyant Ă  Hostomel, cinq tireurs russes ont dĂ©jĂ  Ă©tĂ© identifiĂ©s. La France a Ă©galement ouvert une enquĂȘte aprĂšs qu’un journaliste de l’Agence France-Presse a Ă©tĂ© tuĂ© par une roquette russe dans la rĂ©gion de Donetsk, et les forces de l’ordre lituaniennes enquĂȘtent sur le meurtre d’un cinĂ©aste lituanien Ă  Marioupol ainsi que sur d’autres violations du droit international humanitaire.

À Borodianka, au nord-ouest de Kyiv, un drapeau ukrainien flotte au-dessus d’un quartier rĂ©sidentiel dĂ©truit par les forces russes. Source : Serhiy Chuzavkov/SOPA Images/LightRocket/Getty Images

Conclusion

Les crimes odieux commis par la Russie en Ukraine ont incitĂ© la communautĂ© internationale Ă  explorer diverses voies afin de traduire en justice les plus hauts dirigeants russes et les auteurs subalternes. La Cour pĂ©nale internationale et les Ă©ventuels tribunaux spĂ©ciaux sont certes des mĂ©canismes essentiels, mais le systĂšme ukrainien a besoin d’une aide et d’un soutien plus immĂ©diats. Il est donc crucial que d’autres pays recourent aux mĂ©canismes de compĂ©tence universelle pour poursuivre les criminels, recueillir des preuves en vue de procĂ©dures judiciaires ultĂ©rieures et veiller Ă  ce que les victimes se sentent reconnues dans leur vĂ©cu.

Dans la situation ukrainienne, la communautĂ© internationale dispose de nombreuses voies de collecte de preuves, Ă©tant donnĂ© que la guerre se poursuit. Il n’existe pas d’obstacles tels que la reconstitution d’évĂ©nements historiques anciens ou l’accĂšs aux tĂ©moins. De nombreux acteurs participent Ă  la documentation des crimes de guerre russes et sont disposĂ©s Ă  partager des preuves — des autoritĂ©s nationales aux organisations de la sociĂ©tĂ© civile —, et les attentes de la sociĂ©tĂ© sont Ă©levĂ©es, plus de 70% des personnes exigeant que les crimes soient poursuivis.

Rendre la justice internationale est un processus complexe, long et exigeant en ressources, entravĂ© par diverses difficultĂ©s inhĂ©rentes. NĂ©anmoins, la compĂ©tence universelle peut complĂ©ter efficacement les mĂ©canismes de justice internationale visant Ă  demander des comptes aux auteurs de crimes de guerre, de gĂ©nocide et de crimes contre l’humanitĂ©, et envoyer le signal que le cycle de l’impunitĂ© sera finalement brisĂ©.


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Ce texte a Ă©tĂ© traduit automatiquement Ă  partir de l’original anglais, qui reste accessible en passant le site en anglais.