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Depuis des années, le Venezuela occupe une place récurrente dans l’agenda international : sanctions économiques, condamnations diplomatiques, tentatives de médiation infructueuses et un régime qui, malgré tout, demeure en place. À première vue, le cas semble être un autre exemple de crise prolongée sous un régime autoritaire résistant aux pressions extérieures. Pourtant, sa persistance reflète davantage qu’une dynamique d’affaiblissement institutionnel interne.
Au fil du temps, le Venezuela est devenu un théâtre où la capacité réelle de l’ordre international à gérer des crises politiques profondes est mise à l’épreuve. Les outils qui, pendant des décennies, ont servi de mécanismes de pression — tels que les sanctions, l’isolement et la reconnaissance sélective — ont produit des résultats limités, tandis que les acteurs extérieurs ajustent leurs stratégies et redéfinissent leurs priorités. La question ne porte plus seulement sur l’efficacité de ces instruments, mais sur ce que leur érosion révèle d’un contexte mondial de plus en plus fragmenté et moins prévisible.
Loin d’être un cas exceptionnel, le Venezuela offre une grille de lecture pour comprendre des transformations plus larges : la sélectivité de l’engagement des États-Unis, la vulnérabilité de l’Europe face à l’érosion du soutien extérieur, les fluctuations politiques et diplomatiques en Amérique latine, ainsi que l’apprentissage d’acteurs qui considèrent la résistance prolongée comme une stratégie viable. En ce sens, le cas vénézuélien cesse d’être une simple crise latino-américaine et devient un symptôme visible des limites de l’ordre contemporain.
Ces dynamiques se sont manifestées de façon particulièrement visible lors d’un événement récent. La capture du président Nicolás Maduro par les forces des États-Unis au début de 2026 a marqué un tournant dans la crise vénézuélienne. Cet épisode a profondément modifié une situation jusqu’alors caractérisée par l’alternance de sanctions et de dialogues infructueux, sans produire de changement effectif ni susciter de transition politique. En ce sens, il constitue un événement clé pour l’analyse, puisqu’il permet d’examiner comment un conflit prolongé a conduit à une résolution exceptionnelle, en dehors des mécanismes traditionnels de pression, et d’évaluer ainsi leur efficacité ainsi que l’évolution de l’ordre normatif qui les sous-tend.
Avant d’en examiner les implications, il convient toutefois de reconstituer l’enchevêtrement de décisions et de tensions qui a rendu cette issue possible.
Le chavisme a émergé au Venezuela comme un mouvement civico-militaire d’orientation socialiste et bolivarienne, consolidant son pouvoir avec l’accession d’Hugo Chávez à la présidence en 1999. Après sa mort en 2013, Nicolás Maduro a pris la tête du pays, prolongeant la durée du mouvement au pouvoir à plus de 25 ans. Cette période a été marquée par la centralisation progressive du pouvoir et la dégradation des institutions, suscitant de multiples condamnations internationales, notamment les accusations de l’ONU de crimes contre l’humanité, les signalements de détentions arbitraires et de torture, ainsi qu’un isolement diplomatique croissant en raison de l’absence de garanties démocratiques.

Dans ce contexte de tensions accumulées, le calendrier électoral de 2024 a marqué le début de la phase la plus récente et la plus turbulente de la crise. Une date clé a été le 28 juillet 2024, lorsque les élections présidentielles ont eu lieu et que le Conseil national électoral a officiellement déclaré Nicolás Maduro vainqueur d’un troisième mandat. Les secteurs de l’opposition, menés par María Corina Machado et Edmundo González Urrutia, ont dénoncé une fraude et un manque de transparence dans la publication des résultats, soutenant que le candidat González Urrutia avait obtenu une large majorité selon leurs propres décomptes des procès-verbaux disponibles. Le refus du CNE de publier les données a alimenté les accusations de manipulation électorale et déclenché des manifestations dans plusieurs États du pays.
La réponse de la communauté internationale a été immédiate et diverse. Le Conseil de l’Union européenne a décidé, le 10 janvier 2025, de proroger et d’élargir ses mesures restrictives, renouvelant les sanctions contre des responsables du régime vénézuélien et sanctionnant 15 personnes supplémentaires liées au Conseil national électoral, au pouvoir judiciaire et aux forces de sécurité pour leur rôle dans la répression postélectorale et la dégradation de la démocratie. Pour leur part, les États-Unis ont également élargi les mesures préexistantes. Ce même jour, l’OFAC a sanctionné huit responsables vénézuéliens dirigeant des organismes économiques et sécuritaires clés du régime, ainsi que de hauts responsables de l’armée et de la police à la tête d’entités impliquées dans la répression et les violations des droits humains. Le Département d’État a également porté à 25 millions de dollars au maximum les récompenses offertes pour toute information conduisant à la capture de Nicolás Maduro et de Diosdado Cabello, tout en proposant une nouvelle récompense pouvant atteindre 15 millions de dollars pour leur ministre de la Défense, Vladimir Padrino. Le Canada et le Royaume-Uni ont adopté des mesures similaires au même moment.
Parallèlement, les acteurs alliés au régime ont exprimé leur soutien au gouvernement vénézuélien, reconnaissant la victoire électorale de Maduro et mettant en cause la légitimité des sanctions occidentales. Le dirigeant cubain Miguel Díaz-Canel a été le premier à s’exprimer, qualifiant celle-ci de « victoire historique ». Il a été suivi de déclarations de la Russie, de l’Iran, du Nicaragua et de la Chine, entre autres. La Russie et la Chine ont souligné le principe de non-ingérence dans les affaires intérieures tout en réaffirmant leur soutien politique et diplomatique au gouvernement, contribuant à atténuer l’impact de l’isolement international promu par l’Occident. Pendant ce temps, 13 pays latino-américains, dont l’Argentine, le Chili, El Salvador et le Pérou, ont signé une déclaration conjointe avec d’autres nations, exprimant leurs inquiétudes quant à la transparence du processus électoral et appelant à la publication des procès-verbaux électoraux ainsi qu’à une vérification impartiale et indépendante des résultats.
Malgré ces répercussions, le 10 janvier 2025, Maduro a officiellement prêté serment pour un nouveau mandat présidentiel de six ans, dans un contexte de mécontentement social généralisé et de grandes mobilisations populaires sous le slogan « Gloire au peuple courageux ». Celles-ci ont été sévèrement réprimées, des accusations et des rapports faisant état de violations généralisées des droits humains, notamment des meurtres de manifestants et de passants, des disparitions forcées, des détentions arbitraires et des poursuites pénales, ainsi que des actes de torture et des mauvais traitements infligés aux détenus. Dans ce contexte, Machado et González Urrutia ont appelé à une pression internationale accrue, remerciant publiquement leurs partenaires pour leur soutien et approuvant les stratégies de pression menées par les États-Unis, telles que de nouvelles sanctions et des actions militaires, qu’ils considèrent comme nécessaires pour imposer un changement politique.
À la suite de l’investiture de Nicolás Maduro en janvier 2025, un nombre croissant d’analystes ont partagé une même conclusion : le régime de sanctions, longtemps considéré comme le principal outil de pression, n’avait pas produit de changement politique significatif. Avec l’arrivée d’une nouvelle administration des États-Unis, ce constat a conduit à privilégier davantage les instruments coercitifs directs. Tout au long de 2025, la politique des États-Unis a intégré de plus en plus de méthodes agressives, notamment des opérations clandestines et une action militaire limitée. Parallèlement, la crise vénézuélienne a cessé d’être interprétée principalement comme un problème démocratique pour être davantage considérée comme une question de sécurité régionale liée aux flux migratoires, au trafic de drogue et à la criminalité organisée. Par conséquent, la diplomatie a progressivement perdu son rôle central de principal mécanisme de résolution du conflit.

Le paysage a connu une profonde transformation au début de 2026, lorsqu’une opération militaire menée par les États-Unis a abouti à la capture du président Nicolás Maduro et de son épouse, Cilia Flores. L’intervention a marqué une rupture dans la politique vénézuélienne et a suscité un débat sur des questions telles que la souveraineté de l’État, le droit international et les limites de l’intervention extérieure en Amérique latine. Les réactions ont été contrastées, tant parmi les acteurs étatiques qu’au sein de la société civile, où de grandes célébrations de la diaspora vénézuélienne dans différents pays ont coexisté avec des analyses et des critiques centrées sur les aspects normatifs et géopolitiques de la situation.
La capture de Maduro n’a toutefois pas signifié la chute du régime. Washington a clairement indiqué que l’opposition ne prendrait pas immédiatement le contrôle du gouvernement et que la transition serait gérée sous sa supervision directe, écartant une solution dirigée par María Corina Machado à court terme. En pratique, cela a signifié l’acceptation d’une continuité institutionnelle menée par Delcy Rodríguez, qui a prêté serment en tant que présidente par intérim et négocie avec le gouvernement des États-Unis.
Jusqu’à présent, les États-Unis ont rétabli leur mission diplomatique à Caracas, ce qui témoigne d’une tentative de rouvrir des canaux de dialogue formel à un moment où la relation bilatérale est redéfinie. Ils ont également exercé des pressions sur le gouvernement Rodríguez, aboutissant à l’annonce d’une mesure d’ amnistie prévue par la loi pour les prisonniers politiques, visant à libérer les personnes détenues pour des motifs politiques depuis 1999. Parallèlement, une nouvelle loi sur les hydrocarbures a été approuvée, ouvrant le secteur pétrolier à davantage d’investissements privés — un changement majeur dans un pays où la nationalisation du secteur a constitué pendant des décennies un pilier central du projet politique.
L’épuisement de la pression normative et la capacité du régime vénézuélien à perdurer soulèvent une question inévitable : que se passe-t-il lorsque les mécanismes qui structuraient la réponse internationale perdent leur efficacité et que l’acteur qui les garantissait historiquement redéfinit son mode d’engagement ? En ce sens, le cas vénézuélien ne peut être analysé sans examiner le rôle des États-Unis, dont la position a été centrale tant dans la construction que dans l’érosion de ce cadre normatif.
Dans ce contexte, la seconde administration de Donald Trump s’est caractérisée par une conception de la politique étrangère moins ancrée dans la promotion de règles multilatérales et davantage orientée vers l’obtention de résultats stratégiques immédiats, comme en témoigne sa Stratégie de sécurité nationale (NSS). Ses traits distinctifs comprennent la priorité accordée aux intérêts de sécurité nationale, le recours à la pression et à la coopération internationales pour faire avancer des objectifs intérieurs, ainsi qu’une plus grande disposition à utiliser des outils coercitifs directs au détriment des mécanismes diplomatiques traditionnels. Cette approche n’implique pas nécessairement un renoncement explicite au leadership international, mais plutôt une reformulation de ses fondements, déplaçant l’accent de la préservation d’un ordre normatif mondial vers une logique qui privilégie la puissance dure et la gestion pragmatique des menaces perçues.

Pendant des décennies, la capacité des États-Unis à exercer une pression diplomatique, des sanctions économiques et une reconnaissance politique reposait non seulement sur leur supériorité matérielle, mais aussi sur leur rôle de garant central de l’ordre international libéral. Dans ce cadre, la promotion de transitions démocratiques — même lorsqu’elle servait des intérêts stratégiques — s’inscrivait dans une architecture plus large de règles partagées, d’alliances stables et d’engagements durables. Le cas vénézuélien, quant à lui, révèle la difficulté croissante des États-Unis à maintenir de telles stratégies prolongées dans un contexte de polarisation intérieure, d’érosion institutionnelle et d’extension excessive de leurs engagements mondiaux (Saunders, 2026; Hyde & Saunders, 2025). Dans ce contexte, même s’ils conservent des capacités matérielles importantes, leur puissance tend à s’exercer de manière plus sélective, réactive et transactionnelle, affaiblissant leur rôle de fournisseur de biens publics mondiaux et de pilier de la prévisibilité internationale.
La politique des États-Unis à l’égard du Venezuela a reflété de plus en plus un changement d’approche. Plutôt que de se concentrer principalement sur le rétablissement de la démocratie par les sanctions, l’isolement diplomatique et le soutien à l’opposition, Washington s’est orienté vers une stratégie plus pragmatique, centrée sur la stabilité, la sécurité et l’exercice d’une influence directe sur les acteurs clés du régime. Dans ce cadre, le Venezuela a été traité moins comme un cas de résolution normative que comme un conflit à gérer au moyen des instruments qui se révélaient les plus efficaces. Ce changement a également mis en évidence les limites de la dépendance prolongée de l’opposition à l’égard de la reconnaissance internationale. Bien que les dirigeants de l’opposition aient conservé une importante légitimité extérieure, ce soutien s’est à lui seul révélé insuffisant pour modifier les rapports de force internes tant que le régime continuait de contrôler les principales ressources coercitives, économiques et institutionnelles de l’État. Plus largement, le cas vénézuélien illustre une transformation plus vaste de la politique internationale : la légitimité démocratique conserve une importance symbolique, mais elle ne suffit plus à elle seule à déterminer les résultats politiques lorsqu’elle n’est pas appuyée par un contrôle effectif sur le terrain.
Le cas sert donc d’indicateur de l’état actuel du leadership des États-Unis. La politique de Washington envers le Venezuela reflète une transformation subtile mais structurelle de la manière dont les États-Unis exercent leur puissance à l’échelle internationale. Il s’agit d’un leadership de plus en plus contraint par les limites intérieures, les coûts stratégiques et les priorités immédiates, qui entraîne un passage de l’ambition de soutenir un ordre normatif mondial à une logique de gestion pragmatique des risques et de préservation des intérêts vitaux.
Les transformations analysées jusqu’ici ne se limitent pas au cas vénézuélien ni à la relation bilatérale avec les États-Unis. Au contraire, elles redéfinissent la marge de manœuvre de régions entières qui, depuis des positions différentes, ont historiquement été inscrites dans l’ordre international libéral. L’Amérique latine et l’Europe sont deux cadres particulièrement révélateurs pour observer ces effets : la première en tant que région directement touchée par la crise vénézuélienne et par l’évolution de la politique des États-Unis ; la seconde en tant qu’acteur ayant fondé une grande partie de sa projection internationale sur la validité des règles, la coordination transatlantique et la prévisibilité stratégique.
Bien que leurs capacités et leurs liens avec les États-Unis diffèrent sensiblement, les deux régions font désormais face à une tension commune. La redéfinition du leadership des États-Unis, conjuguée à l’érosion des mécanismes normatifs traditionnels, modifie les conditions dans lesquelles elles pourraient réagir, projeter leur influence ou garantir la stabilité. Dans cette perspective, l’analyse régionale permet de voir comment un même changement structurel produit des effets différenciés : en Amérique latine, en reconfigurant les alignements politiques et les réponses à la crise ; en Europe, en exposant les vulnérabilités stratégiques et les limites croissantes de sa capacité d’action extérieure.
En Amérique latine, les effets de la crise vénézuélienne et de la redéfinition de l’engagement des États-Unis sont immédiats mais inégaux. L’intervention militaire des États-Unis et la capture de Nicolás Maduro en janvier 2026 ont joué un rôle de catalyseur, révélant à la fois les divisions politiques préexistantes et la difficulté de la région à formuler des réponses collectives à des décisions à fort impact prises par des acteurs extérieurs.
Les réactions officielles à l’intervention ont révélé un paysage régional fragmenté. Plusieurs gouvernements, dont ceux du Brésil, du Mexique, de la Colombie, du Chili et de l’Uruguay, ont rejeté l’action militaire unilatérale, invoquant les principes de souveraineté, de non-intervention et de respect du droit international. Dans des communiqués et déclarations publiques publiés dans les jours suivant l’opération, ces positions ont souligné les préoccupations concernant le précédent qu’une telle intervention pourrait créer pour la région. Dans le même temps, d’autres États ont adopté des positions explicitement favorables à l’intervention des États-Unis, y voyant une occasion de démanteler un régime autoritaire qu’ils considéraient comme irréformable. Les gouvernements de l’Argentine, du Paraguay, du Pérou et d’El Salvador ont exprimé leur soutien aux actions de Washington, soulignant la nécessité de mettre fin à la crise vénézuélienne, même par des mesures exceptionnelles.

Le soutien de certains gouvernements latino-américains à l’intervention des États-Unis ne procède pas d’une motivation unique. Dans des pays tels que l’Argentine, le Paraguay, et El Salvador, prévaut une logique d’affinité politique et idéologique avec l’administration Trump, caractérisée par une politique étrangère alignée sur Washington, une orientation conservatrice, une prise de distance vis-à-vis des gouvernements de gauche de la région et l’adoption de programmes centrés sur la sécurité, le contrôle des migrations et la lutte contre la criminalité organisée. Dans des cas tels que le Pérou, l’Équateur, le Panama, et le Chili (en tenant compte de son président élu), l’impact de la crise vénézuélienne sur leurs propres sociétés a davantage pesé dans la détermination de leur soutien à l’intervention. Cela s’explique par la pression migratoire, son impact sur les services publics et l’association fréquente de l’immigration aux problèmes de sécurité intérieure — préoccupations exprimées par différents responsables au fil des ans. Dans ces contextes, l’intervention a été considérée moins comme une question normative que comme un moyen de réduire une source extérieure d’instabilité intérieure. Cela n’exclut pas la coexistence d’une affinité idéologique, comme dans le cas du Chili après l’élection présidentielle de 2025.
Entre ces deux pôles, plusieurs pays ont opté pour des positions plus prudentes. Des États tels que le Panama et du République dominicaine ont évité les déclarations catégoriques, se limitant à des appels généraux en faveur de la stabilité, du dialogue et du rétablissement de la démocratie — une stratégie qui reflète l’effort de préserver une marge de manœuvre diplomatique dans un contexte de grande incertitude. Cette diversité de réponses reflète non seulement des divergences idéologiques, mais aussi des évaluations différentes des coûts et avantages de l’alignement — ou du non-alignement — sur une puissance qui a démontré une volonté sélective et fluctuante d’intervenir dans la région.

Ce qui importe toutefois n’est pas seulement la persistance de la fragmentation — une caractéristique récurrente de la région — mais le contexte dans lequel cette fragmentation opère désormais. Ce contexte est défini par le regain de tension entre les normes internationales, le caractère unilatéral des décisions stratégiques prises par des acteurs puissants et l’incapacité des mécanismes régionaux existants à canaliser ou à modérer ces tensions. En ce sens, l’analyse de Francisco Márquez de la Rubia (2026) est révélatrice lorsqu’elle observe que la récente politique des États-Unis cherche à réaffirmer leur primauté régionale et à contenir l’influence d’acteurs extrahémisphériques. Cette approche et ses actions récentes ont eu un impact notable sur la région en mettant à l’épreuve le principe de non-intervention, en approfondissant la fragmentation et en affaiblissant les mécanismes, déjà fragiles, de coordination régionale, favorisant une bilatéralisation asymétrique de la politique étrangère.
D’un point de vue institutionnaliste libéral, l’intervention des États-Unis au Venezuela met en lumière l’érosion des mécanismes qui ont historiquement structuré la coopération internationale et la gestion des crises. Comme le souligne Robert Keohane (1984), les institutions internationales dépendent du fait que les États perçoivent des avantages clairs et prévisibles à la coopération. Toutefois, lorsque les grandes puissances choisissent d’agir unilatéralement et que l’environnement est marqué par l’incertitude, ces incitations s’érodent et les normes perdent leur efficacité en tant que mécanismes de régulation.
Dans ce cas, la stratégie de Washington combine l’emploi direct de capacités coercitives avec une extension de la portée de ses instruments juridiques et économiques, brouillant les frontières entre action militaire, pression juridique et contrôle politique des espaces stratégiques. Ce changement ne signifie pas encore la disparition de l’ordre libéral, mais il traduit un mode de fonctionnement de plus en plus sélectif, conditionné par les priorités de puissance. Du point de vue du réalisme structurel, cette dynamique est cohérente avec un système international anarchique dans lequel, en l’absence de contraintes effectives, les États disposant de plus grandes capacités matérielles donnent la priorité à la protection de leurs intérêts stratégiques plutôt qu’à leurs engagements normatifs. En suivant les arguments de Kenneth Waltz (1979), on peut comprendre que lorsque les règles cessent d’offrir des garanties crédibles, la puissance se réaffirme comme principal garant de l’ordre, redéfinissant les limites de ce que l’on peut attendre de la coopération internationale.
Dans le cas latino-américain, ces dynamiques systémiques se traduisent par une plus grande vulnérabilité aux décisions unilatérales d’acteurs plus puissants, réduisant davantage la marge d’action collective et renforçant une insertion internationale principalement réactive, dans laquelle les États latino-américains ajustent leurs positions aux dynamiques extérieures plutôt qu’à leurs propres stratégies de long terme. Plus précisément, l’impact régional de ces événements peut s’exprimer moins par une reconfiguration formelle des alliances que par des ajustements pragmatiques à court terme. Plutôt que la consolidation de blocs stables, des alignements flexibles et des réponses différenciées devraient prédominer selon la nature spécifique de chaque situation, cherchant généralement à maintenir des liens fonctionnels avec les États-Unis dans des domaines jugés stratégiques, même lorsque des divergences idéologiques existent.
Le cas vénézuélien n’inaugure donc pas un schéma entièrement nouveau ; il ravive plutôt des tendances antérieures vers une gouvernance faiblement régionalisée, mais cette fois dans un contexte international marqué par des niveaux de fragmentation plus élevés. Cela n’implique pas nécessairement la disparition des cadres institutionnels régionaux, mais suggère une perte relative de leur centralité. Ce schéma est cohérent avec le vide de gouvernance précédemment pressenti au niveau mondial et avec la place croissante de concepts tels que « minilatéralisme » comme alternatives au multilatéralisme pour aborder les problèmes mondiaux.
Pendant des décennies, la politique étrangère européenne reposait sur l’idée que l’action collective, le droit international et la coordination transatlantique constituaient des outils suffisants pour gérer les crises politiques, même au-delà de son voisinage immédiat. Cette conception se reflétait tant dans la pratique diplomatique du Groupe de contact international sur le Venezuela (ICG) que dans les nombreuses déclarations de l’Union européenne appelant au respect des droits humains, à l’aide humanitaire et à des processus électoraux transparents à Caracas. Toutefois, l’évolution du cas vénézuélien suggère que ce cadre a perdu sa capacité opérationnelle. L’incapacité à traduire les condamnations diplomatiques, la médiation politique et la coordination avec le leadership des États-Unis en résultats concrets a placé l’Europe dans une situation qui dépasse les cadres d’action sur lesquels elle avait construit sa projection internationale.
Cette situation a révélé une dépendance structurelle au leadership des États-Unis en matière de coercition et de gestion des crises. Le cas vénézuélien suggère que les États-Unis ont choisi de calibrer leur implication, donnant la priorité aux considérations de stabilité et de gestion des conflits plutôt qu’à l’imposition active d’un ordre fondé sur des règles. Cette dynamique réduit la marge de manœuvre de l’Europe en affaiblissant le soutien stratégique sur lequel l’Union européenne a traditionnellement fondé son action extérieure.
Dans cette perspective, le cas invite à une réflexion plus large sur la position de l’Europe dans un contexte d’incertitude stratégique croissante. Dans un environnement où les garanties extérieures sont devenues plus sélectives et moins prévisibles, certains territoires et espaces revêtent une importance centrale.

Le territoire du Groenland, qui fait officiellement partie d’un État européen mais est de plus en plus exposé à la concurrence entre grandes puissances, illustre la façon dont des zones clés de l’architecture de sécurité européenne peuvent devenir des sources de vulnérabilité. La guerre en Ukraine renforce cette interprétation : bien que les États-Unis aient démontré leur capacité à intervenir lorsqu’ils identifient des intérêts prioritaires, cet engagement apparaît conditionnel et variable plutôt que comme un soutien structurel et permanent.
En ce sens, le débat en Europe sur la nécessité de dépasser sa conception traditionnelle d’elle-même comme puissance purement normative, historiquement dépendante de la protection militaire des États-Unis, a gagné en importance. Ainsi, le concept d’ autonomie stratégique s’est imposé, défini non seulement comme la capacité de prendre des décisions indépendantes, sans contrainte, mais aussi comme un effort visant à concilier le réalisme politique avec les valeurs fondatrices du bloc. Comme l’affirme Kotzur (2025), face à un système international dans lequel le multilatéralisme fondé sur des règles est contesté par des acteurs illibéraux et par le tournant transactionnel de la politique étrangère des États-Unis, l’UE est poussée à agir comme un acteur géopolitique et économique capable, qui doit investir dans sa propre défense et diversifier ses alliances afin de réduire une dépendance excessive envers un partenaire stratégique.
Dans le même temps, certains auteurs avertissent que l’ambition de parvenir à une autonomie stratégique en matière de sécurité et de défense se heurte à des obstacles considérables, notamment les divergences entre États membres, l’absence de consensus sur les capacités militaires collectives et des limites technologiques et industrielles qui entraveraient un remplacement rapide du soutien traditionnel de Washington. En ce sens, l’Union ferait face à des défis exigeant un renforcement à long terme et une coordination plus approfondie et durable. Comme le note Steinbach (2023), la mise en œuvre de l’autonomie stratégique exige de recalibrer l’équilibre entre indépendance et interdépendance, puisque la « diversité stratégique » persistante entre les États membres et l’absence de préférences homogènes maintiennent l’Union comme un « quasi-appendice » de la puissance de Washington, tandis que les contraintes institutionnelles — en particulier les exigences d’unanimité — ralentissent la formation d’une vision politique cohérente et solide de la sécurité.
En ce sens, la situation au Venezuela ne remet pas seulement en cause la politique européenne envers l’Amérique latine ; elle rappelle aussi, de manière inconfortable, la vulnérabilité de l’Europe dans un environnement international en mutation, où le soutien stratégique extérieur ne peut plus être tenu pour acquis. Elle soulève un débat auquel il faut répondre au plus vite : comment l’Europe peut-elle renforcer sa capacité d’anticipation, de dissuasion, de défense et de gestion des crises dans un contexte changeant sans abandonner ses principes normatifs ?
Le cas vénézuélien met en lumière un phénomène qui dépasse largement ses frontières : la perte d’efficacité des mécanismes normatifs qui, pendant des décennies, ont structuré la réponse internationale aux crises politiques profondes. Des instruments tels que les sanctions économiques, l’isolement diplomatique et les politiques de reconnaissance sélective constituaient des composantes centrales d’un ordre fondé sur l’attente selon laquelle la pression extérieure pouvait produire des effets tangibles. L’exclusion du système international entraînait des coûts économiques, diplomatiques et de légitimité ayant un impact intérieur important, renforçant la capacité de ces mécanismes à conditionner le comportement des États. Le Venezuela montre à quel point cette prémisse a commencé à s’effriter.
Les transformations en cours dans le système international deviennent de plus en plus visibles. Comme le note G. John Ikenberry (2018), l’ordre international libéral d’après-guerre était étroitement lié au leadership hégémonique des États-Unis et à une communauté d’États relativement homogène autour de normes partagées. La diffusion progressive de la puissance mondiale, l’affaiblissement de l’autorité des États-Unis et l’émergence d’acteurs disposés à contester ouvertement ce cadre ont érodé les fondements sur lesquels reposaient les instruments normatifs traditionnels. Dans ce contexte de fragmentation et de transition, la pression fondée sur les sanctions, l’isolement et la légitimité internationale éprouve une difficulté croissante à se traduire en résultats lorsqu’il n’existe plus de consensus minimal sur les règles ni d’acteur capable de les faire respecter efficacement.
Au-delà de son impact intérieur, la persistance du régime vénézuélien malgré les sanctions et les condamnations internationales a produit des effets de démonstration à l’échelle mondiale. Le cas affaiblit l’attente selon laquelle ces instruments peuvent agir comme des mécanismes coercitifs décisifs et renforce la perception que leur application ne garantit plus d’issues politiques claires. Dans ce contexte, où existent un soutien extérieur alternatif et une marge suffisante d’adaptation intérieure, la pression normative tend à s’inscrire dans des situations de stabilité précaire : les régimes apprennent à coexister avec elle, à en gérer les coûts et à ajuster leurs stratégies sans modifier substantiellement les fondements de leur pouvoir.
En ce sens, le Venezuela reflète une tendance plus large, de plus en plus visible dans la politique mondiale : un glissement vers un ordre international dans lequel les normes conservent une importance symbolique et rhétorique, mais perdent leur rôle central d’instruments effectifs de gouvernance. Le déclin de l’efficacité de la pression normative ne reconfigure pas seulement les options disponibles pour faire face aux crises politiques prolongées ; il impose également de repenser ce que l’action internationale peut réellement accomplir dans un monde moins prévisible et de plus en plus structuré par les rapports de force plutôt que par des normes partagées.
La survie du régime vénézuélien dans un cadre prolongé de sanctions, d’isolement diplomatique et de pression politique ne peut s’expliquer uniquement par l’inefficacité de la coercition extérieure. Le cas révèle plutôt l’émergence de stratégies actives d’adaptation autoritaire combinant ressources intérieures, soutiens extérieurs et apprentissage cumulatif face à un environnement défavorable. En ce sens, le Venezuela ne résiste pas seulement à la pression internationale, mais développe également des capacités lui permettant d’opérer en son sein, en la transformant en élément structurel du paysage politique.
L’un des piliers de cette résilience a été la construction de mécanismes alternatifs de soutien économique visant à réduire la dépendance aux circuits formels contrôlés par l’Occident. La réorganisation du secteur pétrolier au moyen de réseaux de commercialisation opaques, le recours à des intermédiaires, à des itinéraires non conventionnels et à ce que l’on appelle communément une « flotte fantôme » ont permis de maintenir les flux d’exportation même sous de sévères restrictions. Ces pratiques n’éliminent pas les coûts des sanctions, mais les rendent gérables en les intégrant dans un modèle de fonctionnement qui privilégie la continuité du régime plutôt que la normalisation économique.

Selon les recherches de Bull et Rosales (2020), les sanctions, ainsi que les contre-stratégies employées par l’État vénézuélien, ont produit de multiples transformations dans une économie déjà affectée par des tendances économiques et politiques défavorables. Celles-ci comprennent une informalisation et une criminalisation accrues de l’économie, qui se manifestent par « une augmentation de l’économie du troc, une dollarisation de facto, l’expansion d’activités informelles telles que l’exploitation minière et l’utilisation de cryptomonnaies, ainsi que la prolifération d’acteurs illégaux et l’intervention militaire dans des secteurs critiques ».
À cela s’ajoute le soutien de puissances non occidentales, en particulier la Russie et la Chine, qui ont apporté un appui diplomatique, financier et stratégique sans exiger de concessions en matière de réformes politiques ou de normes démocratiques. Ce soutien a impliqué la construction de réseaux de soutien parallèles qui réduisent la vulnérabilité du régime à l’isolement. Elles ont en effet été des alliées clés dans la construction de ce que l’on appelle le « modèle de Caracas » pour contourner les sanctions.
Ce modèle a commencé à se consolider à partir de 2018, lorsque le Venezuela a réorienté son intégration économique et financière vers des circuits non occidentaux. Dans le domaine de l’énergie, une part considérable des exportations de pétrole a été acheminée par des accords bilatéraux avec la Russie et la Chine, notamment des ventes libellées en yuans et des mécanismes de paiement en dehors du système financier dominé par le dollar. La Chine, qui depuis 2007 a accordé au Venezuela environ 100 milliards de dollars de prêts garantis par le pétrole, a continué de recevoir d’importants volumes de brut, estimés par diverses sources entre 600 000 et 800 000 barils par jour ces dernières années. Selon Reuters, après les menaces de Donald Trump, la société publique China National Petroleum Corp. (CNPC) a officiellement suspendu les importations de pétrole vénézuélien. Néanmoins, le brut de PDVSA a continué d’arriver en Chine, « avec l’aide d’une filiale suisse de Rosneft, la société publique russe, et grâce à une méthode de livraison indirecte faisant apparaître le pétrole comme originaire de Malaisie ». La Russie, pour sa part, a approfondi sa participation dans des coentreprises dans le secteur de l’énergie, telles que Boquerón et Petroperijá, avec des accords prolongés jusqu’en 2041, combinant investissements, assistance technique et approvisionnements énergétiques.
Dans les domaines financier et logistique, le régime a progressé dans la création de canaux alternatifs pour les transactions et le transport. L’intégration à des systèmes de paiement parallèles, tels que le CIPS chinois et, du côté russe, les mécanismes associés au MIR , système de paiement, ainsi que l’utilisation croissante de cryptomonnaies et de flottes fantômes, ont permis de maintenir les exportations et les flux de recettes hors de portée des sanctions occidentales. Enfin, ce réseau a été complété par une coopération en matière de défense et de sécurité. Les précédentes livraisons de systèmes de défense aérienne, d’aéronefs et de formations militaires, ainsi que les signes périodiques de soutien stratégique, ont accru le coût d’une intervention directe et renforcé la perception que le régime disposait de soutiens extérieurs prêts à le maintenir.

Dans cette perspective, le Venezuela est devenu un laboratoire d’apprentissage pour les acteurs révisionnistes et les régimes soumis à une pression prolongée, démontrant que la survie institutionnelle peut être organisée au sein de circuits commerciaux, financiers et stratégiques alternatifs à ceux de l’ordre libéral traditionnel. Les schémas décrits contribuent à normaliser l’idée qu’une résistance prolongée à la pression des sanctions est non seulement viable, mais peut être intégrée à une stratégie de survie politique à long terme fondée sur la capacité à maintenir le contrôle, l’accès aux ressources et une marge de gouvernance même dans des conditions persistantes de coercition et d’isolement.
Sur la base de l’analyse précédente, le cas vénézuélien permet de situer une crise politique spécifique dans les transformations plus larges du système international contemporain. Loin de constituer une anomalie isolée, sa trajectoire peut être lue comme l’indicateur d’un ordre en transition, dans lequel les normes et les forums multilatéraux conservent une pertinence formelle mais rencontrent des difficultés croissantes à produire des résultats durables. La gestion internationale du conflit vénézuélien révèle ainsi une tension entre les principes, les institutions et les capacités effectives de mise en œuvre, dans un contexte marqué par la fragmentation du pouvoir associée à l’affaiblissement du leadership hégémonique, à la présence d’acteurs révisionnistes, à la compétition stratégique et à la perte d’un consensus normatif minimal.
Dans cette perspective, ce cas contribue à illustrer un diagnostic déjà présent dans les études sur la gouvernance mondiale : l’écart croissant entre les attentes placées dans le multilatéralisme et sa capacité effective à résoudre les crises. Les organismes multilatéraux continuent d’agir comme des canaux de dialogue et de coordination limitée, mais leur capacité à produire des engagements partagés et à susciter des transformations politiques substantielles apparaît contrainte par des rapports de force de plus en plus asymétriques et par la présence d’acteurs qui contestent ou réinterprètent les cadres normatifs existants.
Ainsi, le cas du Venezuela fait figure d’avertissement : dans un monde où les attentes d’ordre s’organisent de nouveau autour de la puissance plutôt que des fondements institutionnels, la coopération internationale fait face à des défis croissants et les capacités matérielles des acteurs comptent autant, voire plus, que leurs engagements déclaratoires. Néanmoins, comme le notent Walt et Rodrik (2022), l’érosion des cadres normatifs universels n’implique pas nécessairement l’absence d’ordre ; elle peut donner naissance à des formes alternatives de coordination, de négociation et de gouvernance, dont la configuration dépendra des décisions des acteurs et des arrangements qu’ils seront capables de construire.
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