Pourparlers de paix : pourquoi Kyiv ne devrait pas négocier un cessez-le-feu avec Moscou

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By Vitalii Rishko
janvier 26, 2023

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Depuis le début de l’invasion russe à la fin février 2022, les éventuelles négociations et la paix entre la Russie et l’Ukraine font largement débat. Cette idée était répandue dans les médias occidentaux et dans le discours politique de nombreux États. Alors que la plupart des pays et leurs principaux analystes pensaient que l’Ukraine tomberait en quelques jours, la négociation d’une paix froide ou d’un autre « Minsk-3 » semblait très favorable : elle satisferait les besoins de la Russie, formaliserait le soutien à l’Ukraine, permettrait aux pays occidentaux de poursuivre leurs activités habituelles avec Moscou et réduirait les coûts supplémentaires auxquels l’Occident serait confronté. Les opérations défensives et de contre-offensive menées avec succès par l’Ukraine, ainsi que l’incroyable résilience des Ukrainiens, ont montré que l’Ukraine pouvait non seulement résister à l’agression russe, mais aussi faire payer à la Russie un prix énorme pour sa guerre de choix. En outre, des responsables politiques influents et des professionnels militaires ont affirmé que l’Ukraine était capable de libérer tous les territoires occupés par la Russie, y compris les régions occupées avant l’invasion à grande échelle ainsi que la péninsule de Crimée, ce qui ne correspondait pas exactement aux convictions de certains dirigeants mondiaux, spécialistes des relations internationales et analystes.

Négociations entre les délégations de Russie
et d’Ukraine à Istanbul, le 29 mars 2022
Cem Ozdel/Anadolu Agency via Getty Images

Les intérêts des parties belligérantes sont profondément incompatibles. Cela est devenu évident lors des premières tentatives de pourparlers de paix entre la Russie et l’Ukraine, qui se sont d’abord déroulées en Biélorussie avant de se poursuivre en Turquie. Plusieurs cycles de négociations n’ont pas produit les résultats tangibles majeurs que l’Occident pouvait espérer. Beaucoup ont affirmé que le gouvernement russe n’était aucunement intéressé par une solution diplomatique, comme le montrait la formulation de ses objectifs de « démilitarisation » et de « dénazification » de l’Ukraine. L’Ukraine a toutefois fait preuve de davantage de souplesse que la Russie : Kyiv était prêt à certains compromis concernant son statut de neutralité, la question de la langue russe et le retour au statu quo antérieur au 24 février. À ce jour, il semble que les deux objectifs mystérieux susmentionnés restent pertinents pour l’establishment politique russe. Cela indique que la Russie reste déterminée à conquérir l’Ukraine par tous les moyens : tuer quiconque s’y oppose et détruire l’Ukraine avec son identité nationale. Par conséquent, l’Ukraine n’est pas disposée à signer un nouvel accord « Minsk-3 », qui ne fournirait ni garanties de sécurité ni rétablissement complet de la souveraineté et de l’intégrité territoriale dans les frontières de 1991.

Comme l’Ukraine a libéré une partie des territoires occupés par la Russie et trouvé de nombreuses preuves de ses crimes de guerre, il est peu probable qu’elle puisse négocier une paix juste avec la Russie. De plus, personne en Ukraine ne soutient un quelconque échange de territoires pour mettre fin au conflit, qui a provoqué d’innombrables tragédies dans la société ukrainienne. Selon un sondage réalisé en décembre par l’Institut international de sociologie de Kyiv, 85 % des personnes interrogées dans tout le pays estiment que, même si la guerre devait durer plus longtemps et que l’indépendance de l’Ukraine était menacée, l’Ukraine ne devrait renoncer à aucun de ses territoires, quelles que soient les circonstances. Les intérêts vitaux des parties sont diamétralement opposés, ce qui rend le compromis diplomatique presque impossible. Les négociations ont néanmoins produit certains résultats positifs, tels que la libération de quelques prisonniers de guerre et le déblocage des ports ukrainiens de la mer Noire afin de reprendre les exportations de céréales et de faire face à la crise alimentaire causée par l’invasion. Mais, là encore, cela n’a été possible que parce que la Russie y avait un intérêt. Par exemple, la Russie a affirmé rencontrer des difficultés à exporter des produits agricoles et des engrais minéraux en raison des sanctions. Moscou utilise toute initiative diplomatique pour obtenir des compromis permettant de lever certaines sanctions qui nuisent à l’économie russe. Les analystes ukrainiens parlent parfois à ce sujet d’ une stratégie de petits compromis que la Russie emploie afin de maintenir ses relations avec l’Occident et d’obtenir de lui des concessions pour pouvoir proclamer sa victoire devant son opinion publique. Autrement dit, la Russie peut affirmer qu’elle reste une grande puissance et que les autres grandes puissances doivent tenir compte de sa position.

Le discours sur les pourparlers de paix et la méconnaissance des intentions russes

Après le déclenchement de la guerre totale, divers acteurs ont appelé à des négociations entre la Russie et l’Ukraine. « Donnons une chance à la diplomatie » est probablement la formule la plus souvent employée, qui laisse croire que tous les conflits se règlent par des moyens diplomatiques. Peut-être. Toutefois, ce n’est pas le cas dans cette guerre. Ces appels ont parfois été formulés de telle sorte que l’Occident devrait exercer des pressions sur l’Ukraine et la contraindre à négocier avec la Russie. De plus, de telles propositions ont été faites par le commandement militaire américain ou des membres de l’administration de Joe Biden, ce qui a suscité de nombreuses critiques. Le général Mark Milley, président des chefs d’état-major interarmées et officier militaire le plus haut gradé des États-Unis, a par exemple suggéré lors de plusieurs forums que les opérations ukrainiennes réussies sur le terrain avaient créé une « fenêtre d’opportunité » pour engager des négociations avec la Russie en position de force. Il a également indiqué qu’il imaginait difficilement l’Ukraine vaincre la Russie pendant l’hiver. Une autre illusion fréquemment reprise par la presse et les responsables politiques est que l’hiver rend difficile la conduite d’opérations militaires et la défaite de l’ennemi. Les États-Unis, par exemple, n’ont pas mené de campagne hivernale depuis la guerre de Corée, tandis que l’Ukraine a acquis une expérience du combat hivernal depuis l’invasion russe de 2014. Selon les conditions météorologiques, les performances militaires peuvent se dégrader ou s’améliorer. Elles ne devraient donc pas servir de moyen de faire pression sur l’Ukraine pour qu’elle négocie. Le seul fait que Milley ait plaidé en faveur de négociations est surprenant. En tant que membre de l’armée américaine, il devrait le savoir et comprendre les véritables intentions de la Russie dans cette guerre, puisqu’il reçoit tous les renseignements nécessaires.

Un nouveau scandale impliquant Elon Musk illustre une fois de plus le niveau d’incompréhension et de méconnaissance de la Russie en Occident. Musk a proposé des conditions inacceptables pour régler le conflit : de nouvelles élections dans les territoires des régions de Louhansk et de Donetsk occupés avant le 24 février, la reconnaissance de la Crimée comme partie de la Russie, la garantie de l’approvisionnement en eau de la péninsule et la neutralité de l’Ukraine. Aux yeux des Ukrainiens, cela apparaissait comme une proposition de politique renouvelée d’ apaisement qui ne mettrait pas fin à la guerre mais ne ferait qu’encourager l’agresseur à annexer davantage de territoires. L’affaire des tweets d’Elon Musk montre aussi que l’Occident reste sous l’influence de la propagande russe. Il pourrait sembler que Musk n’a rien à voir avec la politique internationale, mais sa position a constitué le point culminant de ce que de nombreux analystes politiques évoquent depuis le début de l’invasion. Cette attitude rassemble les personnes influencées par l’héritage russe d’une grande puissance nucléaire dont les intérêts devraient être pris en compte en premier dans le processus décisionnel. Elle souligne en outre que nombre d’Occidentaux ont tendance à oublier les leçons historiques que le monde était censé tirer après la fin de la Seconde Guerre mondiale. Il n’est même pas surprenant que le seul pays à soutenir ouvertement le « plan de paix » de Musk ait été la Russie et ses propagandistes. Par ailleurs, le pape François a exhorté le président ukrainien Volodymyr Zelenskyi à engager de sérieuses négociations avec la Russie et a déclaré que « tous les acteurs de la vie internationale et les dirigeants politiques devraient faire tout leur possible pour mettre fin à ce conflit », afin d’éviter « une dangereuse escalade ». Cela révèle une fois encore une faible compréhension du conflit et de la situation sur le terrain. Ces appels ne font donc que servir les intérêts de la Russie et créer une perception erronée de l’Ukraine, qui « ne veut pas la paix et rejette toute proposition de ce type ».

Le 24 octobre, un groupe de démocrates progressistes a envoyé une lettre à Joe Biden, lui demandant de rechercher d’urgence les possibilités d’ instaurer un cessez-le-feu en Ukraine. Ils lui ont également demandé d’entamer des négociations avec la Russie. Cette demande reposait sur la crainte d’une attaque nucléaire russe et du déclenchement d’une troisième guerre mondiale. Après de vives critiques, la lettre a été retirée le lendemain. Elle a été envoyée plusieurs semaines après que la Russie eut commencé à bombarder les infrastructures énergétiques et critiques de l’Ukraine, provoquant une grave crise humanitaire. L’appel de ces membres du Congrès a envoyé un signal inquiétant : il mettait en doute les efforts de soutien déjà fournis par les États-Unis et les autres alliés à l’Ukraine, et mettait en lumière une autre menace, celle d’une possible ingérence russe dans la politique intérieure américaine. La Russie pourrait par exemple utiliser diverses figures politiques influentes aux États-Unis afin de promouvoir un programme de « solution diplomatique » qui ne profiterait qu’à elle. Il est possible que la Fédération de Russie tente d’en tirer parti pour déstabiliser davantage les États-Unis en semant la discorde et les tensions entre les partis politiques. La Russie disposerait ainsi d’États-Unis divisés, qui peineraient à s’accorder sur l’aide militaire et les autres formes d’aide à l’Ukraine. En promouvant l’agenda des pourparlers, la Russie obtiendrait un conflit gelé et du temps pour se regrouper et préparer une nouvelle invasion.

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Les nombreux appels à négocier avec Moscou, les articles publiés dans les revues et les journaux, ainsi que les analyses des communautés occidentales d’experts et de chercheurs, semblent mettre en évidence un autre problème majeur : beaucoup, en Occident, regardent l’Ukraine à travers le prisme de la Russie. Il s’agit en effet d’un problème brûlant, car il limite le champ de la recherche et entraîne une perception erronée des deux pays. Ce problème est particulièrement manifeste dans les institutions de recherche occidentales, où les experts de la Russie et de l’Eurasie pensent très bien connaître l’Ukraine simplement parce qu’ils ont étudié la Russie ou y ont vécu. En réalité, de nombreux chercheurs regardent l’Ukraine du point de vue de la Russie, grande puissance de l’espace post-soviétique dont les intérêts priment sur ceux de tous les autres pays voisins. Cette vision s’inscrit précisément dans la conception russe de la souveraineté, héritée de l’interprétation absolutiste du XIXe siècle. Elle considère en particulier le recours à la force contre les voisins comme un moyen essentiel correspondant au statut de grande puissance. De plus, beaucoup d’universitaires continuent de penser que l’Ukraine appartient aux « confins » de la Russie ou à sa « sphère d’intérêts privilégiés », comme l’avait déclaré Dmitri Medvedev, conception issue de la rivalité entre les États-Unis et l’Union soviétique durant la guerre froide. Reconnaître cela tout en négligeant l’Ukraine en tant que nation souveraine, et analyser l’Ukraine comme intrinsèquement liée à la Russie, compromet la possibilité de comprendre les motivations du Kremlin.

À cet égard, il convient de citer Andreas Umland, politologue et analyste au Stockholm Centre for Eastern European Studies (SCEEUS) de l’Institut suédois des affaires internationales, qui a déclaré que les dirigeants russes se livrent à l’agression lorsqu’ils savent qu’elle se soldera par une victoire. Les victoires de la Russie en Moldavie, en Tchétchénie, en Géorgie et en Ukraine (en 2014) n’ont pas réduit les appétits de Moscou. Contrairement à une croyance répandue, la Russie préparait d’autres opérations militaires. Il est donc dangereux de mal interpréter les intentions russes, car tout gain ou toute victoire potentiels conduiront à une nouvelle vague d’agression jusqu’à ce que la Russie soit arrêtée.

Sans exagération, la Russie ne peut être arrêtée que par la force, et non par la négociation diplomatique comme beaucoup ont tendance à le croire. Au lieu de chercher des contre-arguments expliquant pourquoi l’Ukraine ne devrait pas gagner, pourquoi la Russie ne devrait pas perdre ou pourquoi il faudrait sauver la face de Poutine, l’Occident devrait mener un travail systématique pour expliquer en quoi la victoire de l’Ukraine est importante non seulement pour l’Ukraine, mais pour le monde entier. Ce travail exigerait un important réexamen du comportement de la Russie dans différents conflits. Le rôle de l’histoire ne peut être sous-estimé dans les réalités actuelles, car la conduite russe est largement déterminée par les précédents historiques. Chaque fois que l’Occident fait preuve de faiblesse face à la Russie, Moscou n’hésite pas à employer tous les moyens, y compris militaires. Dans le cadre de cette discussion, le ministre ukrainien des Affaires étrangères Dmytro Kouleba a suggéré que l’Occident « ferait mieux de se préparer dès maintenant à la défaite russe, au lieu d’essayer d’expliquer pourquoi l’Ukraine ne peut pas ou ne devrait pas gagner ».

La participation de la Russie aux pourparlers de paix : les accords de Khassaviourt et les négociations de Minsk

Lorsqu’on examine le comportement de la Russie au cours de différents conflits, on peut discerner un modèle ou une stratégie récurrente auquel elle s’en tient. La Russie a été impliquée dans de nombreuses actions militaires et processus de négociation dans l’espace post-soviétique et au-delà. Je propose de nous concentrer sur deux exemples : les accords de Khassaviourt, signés à l’issue de la première guerre de Tchétchénie, et les négociations de Minsk durant l’invasion russe de l’Ukraine en 2014-2015. La fin de la première guerre de Tchétchénie montre que, même si vous parvenez à un accord diplomatique avec la Russie, Moscou ne le respectera que s’il correspond à ses propres intérêts. Comme le montre le cas de la Tchétchénie, la Russie tente de parvenir à un accord susceptible d’interprétations diverses en employant un langage ambigu. Lors de la première campagne tchétchène, la Russie espérait réprimer le parti politique de Djokhar Doudaïev, qui cherchait à obtenir l’indépendance de la Tchétchénie. Les précédentes tentatives russes pour écarter Doudaïev ayant échoué, Moscou a commencé à élaborer des plans d’intervention militaire, censée être menée sous la forme d’une guerre éclair. Toutefois, malgré les espoirs russes d’un siège rapide, la campagne a duré près de deux ans. Les Russes ne trouvaient pas de moyen de combattre les tactiques de guérilla tchétchènes. Même en tenant compte de l’avantage de la Russie en effectifs, en armement et en supériorité aérienne, l’armée russe a subi de lourdes pertes, déclenchant une crise politique et socio-économique dans le pays. La population civile a également subi de lourdes pertes : les estimations suggèrent que les Tchétchènes ont perdu environ 100 000 civils, principalement pendant l’assaut russe contre Grozny, capitale de la Tchétchénie. Ce sont la démoralisation des forces russes et l’opposition de la population russe à un conflit de longue durée qui ont amené la Russie et le président Eltsine à rechercher des négociations.

Première guerre de Tchétchénie. Images de Grozny, capitale de la Tchétchénie, après d’intenses bombardements russes.

Au cours de la première campagne tchétchène, la Russie a découvert que son armée n’était pas prête à combattre les Tchétchènes. La guerre a révélé les faiblesses de l’armée russe et personne au Kremlin ne niait qu’elle devait être réformée. Des représentants de la Russie et de la Tchétchénie ont signé l’accord de Khassaviourt en 1996. Selon cet accord, le conflit entre la Russie et la Tchétchénie devait être réglé par des moyens politiques. Un délai a été fixé pour le retrait des troupes fédérales de Tchétchénie. La Russie devait également apporter une aide au rétablissement de la structure sociale et économique de la république. Les experts soulignent toutefois que l’accord n’expliquait pas comment les parties envisageaient de s’attaquer à la cause profonde du conflit : les aspirations tchétchènes à l’indépendance. Les observateurs affirment que même le libellé de l’accord était vague, laissant à la Russie une certaine marge de manœuvre pour l’avenir. D’autres ont mentionné que la Russie avait reconnu la république tchétchène indépendante en signant l’accord de Khassaviourt. Malgré cela, des experts en droit international soutiennent que la référence, dans le document, à l’action des parties conformément au droit international ne signifie pas que l’indépendance soit reconnue. Il est également pertinent de mentionner que l’issue de la première guerre de Tchétchénie a divisé la société et l’armée russes. Certains généraux russes ont par exemple déclaré que « leur victoire avait été volée » et qu’on ne leur avait pas donné une dernière chance de vaincre les guérilleros. Les ultrapatriotes russes ont qualifié l’accord de Khassaviourt de « capitulard » et de « traître » pour la Russie. Cela a, à son tour, ouvert la voie à des sentiments revanchards au sein de la société russe et des élites politiques russes, qui exigeaient une victoire, fondement de leur légitimité.

Président de la Fédération de Russie B. Eltsine et président
de la République tchétchène d’Itchkérie
A. Maskhadov à Moscou, le 12 mai 1997

Ainsi, l’accord de Khassaviourt est un exemple clair de la manière dont la Russie continue de poursuivre ses objectifs après une défaite. Moscou tente de remporter la victoire en corrigeant ses erreurs passées, en organisant de meilleurs plans d’opérations militaires et en réorganisant ses forces armées. La Russie a également changé de stratégie de communication et privilégié la guerre de l’information. De fait, les propagandistes russes ont décrit la deuxième guerre de Tchétchénie comme une guerre différente, en insistant sur la « nature terroriste de la menace tchétchène ». Ils ont continué d’évoquer les attentats contre des immeubles d’habitation à Moscou et dans d’autres villes, que de nombreux chercheurs attribuent au FSB (Service fédéral de sécurité de la Fédération de Russie) afin de justifier une nouvelle guerre. La société russe a progressivement changé d’avis sur la guerre de Tchétchénie. Selon un sondage d’opinion, 65 % des personnes interrogées soutenaient le maintien de la Tchétchénie au sein de la Russie par tous les moyens, y compris militaires. En rapprochant le cas de la première guerre de Tchétchénie des événements actuels, on peut relever les commentaires intéressants du propagandiste russe Zakhar Prilepine. Dans une polémique avec Olga Skabeïeva, autre grande propagandiste russe, il a soutenu que la Russie n’atteindrait pas ses objectifs en bombardant les infrastructures ukrainiennes. Moscou doit au contraire négocier avec Volodymyr Zelenskyi. De plus, Prilepine est allé plus loin et a déclaré ouvertement que la Russie devait contraindre l’Ukraine à négocier avec la Russie. En effet, Moscou sera occupée à regrouper ses forces et, au final, sera de toute façon prête à achever la guerre par une offensive militaire. En outre, sans aucune hésitation, il a déclaré que la Russie a besoin d’un « nouveau Khassaviourt », ce qui serait bien sûr une honte pour la Russie, mais n’aurait qu’un caractère temporaire pour Moscou. Les véritables intentions de la Russie ne peuvent être expliquées en prenant au sérieux les paroles de sa propagande. Cela étant, étant donné que les émissions de propagande télévisée russe sont souvent mises en scène, on peut logiquement supposer qu’elles ont été commandées par le Kremlin afin de transmettre le message selon lequel la Russie a besoin de négociations.

Les deuxièmes pourparlers de Normandie à Milan, le
17 octobre 2014.

Il est crucial de suivre l’issue des négociations de Minsk, menées en 2014-2015, lorsque l’Ukraine a été contrainte de négocier avec la Russie à la lumière des revers subis sur le champ de bataille. En réalité, l’Ukraine négociait avec la Russie sous pression, non seulement du Kremlin, mais aussi de ses partenaires, l’Allemagne et la France, qui jouaient le rôle de médiateurs pendant le conflit. Dans une première tentative d’établir la paix, le Groupe de contact trilatéral, composé de représentants de l’Ukraine, de l’OSCE et de la Russie, a élaboré le protocole de Minsk. Les représentants des prétendues « RPD » et « RPL » figuraient également parmi les signataires. Le protocole n’a produit aucun résultat parce que les mercenaires soutenus par la Russie ont continué de violer le cessez-le-feu et lancé une opération offensive contre l’aéroport de Donetsk. De plus, quelques jours avant la signature du protocole, les forces ukrainiennes ont été encerclées lors de la bataille d’Ilovaïsk, devenue l’un des chapitres les plus tragiques de l’histoire de l’invasion russe. Avant cela, les troupes ukrainiennes libéraient une ville après l’autre. Cependant, les forces régulières de l’armée russe ont franchi la frontière les 23 et 24 août, modifiant l’équilibre et créant des conditions défavorables pour les forces ukrainiennes sur le terrain. Les troupes ukrainiennes encerclées, la partie russe a proposé d’ouvrir un couloir humanitaire, qui a ensuite été impitoyablement bombardé par l’armée russe. Selon l’enquête préliminaire, le nombre estimé de victimes est le suivant : l’Ukraine a perdu 366 soldats tués et 429 blessés ; 128 ont été capturés et 158 portés disparus. Le seul épisode d’Ilovaïsk indique ce que valent réellement les garanties de la Russie dans la pratique.

Commémoration des soldats ukrainiens tués
lors des batailles de Debaltseve dans la ville de
Loutsk, le 18 février 2021

Malgré le cessez-le-feu convenu dans le cadre du protocole de Minsk, les Russes ont continué de bombarder le territoire ukrainien et d’y avancer. Ils sont parvenus à prendre l’aéroport de Donetsk après que les troupes ukrainiennes l’eurent défendu pendant 242 jours. À la fin janvier 2015, le protocole de Minsk s’était complètement effondré, car la Russie ne le prenait pas au sérieux. La nécessité d’un nouveau cycle de négociations a été déclenchée par une autre bataille autour de la ville stratégiquement importante de Debaltseve. Cette ville est située à un carrefour routier et ferroviaire. Bien que l’Ukraine, la Russie, l’Allemagne et la France aient tenu des pourparlers le 12 février et signé un accord, les forces russes ont continué de bombarder Debaltseve et de mener un assaut contre la ville. Il en a résulté de lourdes pertes parmi les soldats ukrainiens. Il semble que la Russie ait délibérément retardé la signature du document afin d’accroître son pouvoir de négociation et d’obtenir de meilleurs résultats, simplement en s’emparant de davantage de territoires. La version finale des accords de Minsk a donc été fortement influencée par les combats sur le terrain. Minsk-2 a ainsi été le résultat d’un désaccord absolu entre la Russie et l’Ukraine. La séquence des actions visant à mettre en œuvre l’accord était l’un des principaux obstacles. L’Ukraine exigeait la sécurité avant de passer à l’application de la partie politique de l’accord.

En réalité, les dispositions des accords de Minsk auraient entraîné la perte de souveraineté ukrainienne par la fédéralisation. Les régions réintégrées de Donetsk et de Louhansk seraient devenues un obstacle à une politique étrangère véritablement indépendante et auraient eu le droit de veto sur toute tentative d’adhésion à l’OTAN et à l’UE. On peut soutenir que l’Ukraine a bénéficié de l’accord, qui a arrêté les principaux combats et lui a donné le temps de reconstruire son armée et son économie. Mais la Russie y a aussi trouvé avantage : elle pouvait escalader la situation en Ukraine lorsqu’elle voulait imposer son agenda, sans se soucier outre mesure de sa réputation. C’est pourquoi le cessez-le-feu a été régulièrement violé : la Russie n’a pas retiré ses armes lourdes et son artillerie conformément à l’accord. Les rapports de l’OSCE faisaient souvent état de centaines ou milliers de violations quotidiennes. Les négociations de Minsk ont, selon nous, surtout servi à la Russie pour préparer une invasion totale et tester la réaction de l’Occident collectif. L’accord de Minsk était donc, dans son principe, incapable de résoudre le conflit.

De manière générale, les accords de Minsk ont humilié l’Ukraine et n’ont rien apporté sinon davantage de victimes. Dans l’un de ses rapports, le HCDH a indiqué que le nombre total estimé de victimes en Ukraine entre avril 2014 et décembre 2021 se situait entre 51 000 et 54 000. Environ 14 000 à 15 000 personnes ont été tuées dans cette guerre, les autres ayant été blessées. En outre, la Russie a affirmé ne pas être partie au conflit, ce qui a encore entravé l’application concrète de tout accord. Après l’élection de Volodymyr Zelenskyi à la présidence de l’Ukraine, Moscou s’attendait à ce que l’Ukraine accepte toutes les conditions qu’elle pourrait poser pour un règlement pacifique du conflit. Le parcours de Zelenskyi et son inexpérience en politique ont fait croire au Kremlin que la position flexible du nouveau président ukrainien élu servirait Moscou. Toutefois, les exigences russes ne pouvaient être satisfaites, car cela aurait impliqué de perdre la souveraineté de l’Ukraine, ce qui était inacceptable. Ainsi, après les pourparlers de haut niveau au format Normandie en 2019, il était clair que les espoirs de la Russie de contraindre Zelenskyi à accepter ses exigences avaient échoué. Moscou continue de ne pas saisir un aspect de son évaluation de l’Ukraine : quel que soit le président ukrainien, il ou elle n’accepterait jamais les conditions russes en raison de la position d’une société civile dynamique. La question des négociations avec la Russie est extrêmement sensible pour le peuple ukrainien. Toute tentative de négocier avec la Russie se heurterait à une forte résistance de la société et aboutirait à l’effondrement du gouvernement. Le président Zelenskyi lui-même a été fréquemment critiqué pour sa position incohérente sur la Russie après son élection. À cette époque, il pensait qu’il était possible de négocier une paix juste avec le Kremlin.

Compte tenu des projets de la Russie pour l’Ukraine, il est assez clair que Moscou n’était pas intéressée par un règlement pacifique, étant donné que les zones sous contrôle russe des régions de Donetsk et de Louhansk ont fait l’objet d’une distribution de passeports. Des sources officielles russes ont elles-mêmes affirmé avoir délivré plus de 720 000 passeports aux habitants des prétendues « RPD » et « RPL », ce qui constitue une violation flagrante du droit international et de la souveraineté ainsi que de l’intégrité territoriale de l’Ukraine. Les interprétations différentes de la souveraineté par l’Ukraine et la Russie sont au cœur de tout éventuel pourparler de paix entre les deux pays. Un accord de paix juste a donc peu de chances d’être conclu à moins que Moscou ne change de position, laquelle est restée la même depuis 2014-2015.

Tenter de négocier la paix avec la Russie, alors comme aujourd’hui, est une erreur critique des partenaires ukrainiens à l’étranger. C’est pourquoi le legs de l’Allemagne et de la France devrait servir d’exemple à tous en Occident. Faire pression sur l’Ukraine pour qu’elle négocie avec la Russie, comme sous la direction d’Angela Merkel et de François Hollande, ne servira que les intérêts russes.

L’Ukraine et la Russie sont loin de négocier

Les deux cas susmentionnés permettent de comprendre que la Russie utilise les négociations pour dissimuler ses véritables intentions. Le cas de la guerre de Tchétchénie et les accords de Khassaviourt montrent que, même si l’on parvient à un accord avec la Russie, Moscou ne le respectera que tant qu’il lui sera profitable. Malgré une grave crise politique et économique, la population russe n’oublie pas les pertes passées et continuera, sous l’influence de la propagande russe, à exiger des victoires de ses dirigeants. La montée des sentiments révisionnistes peut conduire à une nouvelle tentative de gagner une guerre.

À la suite des négociations de Minsk, il est possible d’observer l’attitude de la Russie envers l’Ukraine. Nous voyons que les accords de Minsk ont en fait révélé les points de désaccord entre les deux pays. Ils n’ont connu aucun succès, car la Russie n’a fait preuve ni de souplesse ni de volonté de compromis. Au contraire, Moscou a utilisé l’accord pour faire pression sur l’Ukraine, créer des tensions et semer la discorde dans le pays, diviser la population et préparer le terrain à une invasion à grande échelle. La cause profonde de l’impossibilité de négocier une paix juste avec Moscou est que la Russie ne reconnaît pas l’Ukraine comme une nation souveraine. En outre, Kyrylo Boudanov, chef du renseignement ukrainien, a déclaré que 82 % des Russes soutiennent les hostilités en Ukraine. C’est un facteur crucial à prendre en compte, car beaucoup en Occident pensent qu’il ne s’agit que de la guerre de Poutine. Nous devons toutefois admettre que l’Ukraine combat non seulement le régime russe, mais aussi le peuple russe.

Par conséquent, au lieu de rechercher des négociations qui ne donneraient à la Russie que l’occasion de se regrouper, il est essentiel de continuer à soutenir l’Ukraine en lui fournissant l’équipement militaire nécessaire. Pendant l’hiver, une autre étape cruciale consiste à renforcer la résilience des infrastructures énergétiques et critiques de l’Ukraine. Les négociations avec Moscou ne sont aujourd’hui rien d’autre qu’un report vers une autre guerre. Il faut admettre que les précédentes tentatives d’apaisement de la Russie n’ont pas fonctionné et n’ont fait qu’accroître les appétits russes. Demander aujourd’hui à l’Ukraine de négocier revient à demander à Winston Churchill de négocier avec Adolf Hitler durant la bataille d’Angleterre. La mobilisation en Russie signale que Moscou n’entend pas abandonner l’idée de conquérir l’ensemble de l’Ukraine. En lançant une invasion à grande échelle, Vladimir Poutine et la Russie se sont engagés dans un jeu à somme nulle. Après avoir subi plusieurs pertes majeures, la Russie n’a pas changé de position. Au contraire, le Kremlin souhaite prolonger la guerre pour reprendre l’initiative, sur fond de bombardements d’infrastructures critiques et d’instrumentalisation de l’hiver. Moscou tente en outre de faire tout ce qui est en son pouvoir pour retarder les livraisons d’aide militaire occidentale à l’Ukraine et de mobiliser davantage de personnes pour combattre en Ukraine. Le coût de la poursuite de la guerre est devenu relativement faible, car la probabilité de gagner l’emporte sur les pertes potentielles pour les deux parties. Pour l’Ukraine, c’est l’occasion de reprendre tous les territoires capturés. La Russie peut espérer offrir quelques victoires à son opinion publique et montrer à l’Occident qu’elle est encore capable de combattre. Plus encore, pour Poutine, poursuivre la guerre est une question de vie ou de mort, tant politique que physique. C’est pourquoi la question des négociations n’est pas actuellement sur la table.

En outre, les partenaires de l’Ukraine devraient être prêts à accroître leur soutien au vu des informations faisant état d’une nouvelle invasion potentielle du territoire ukrainien depuis la Biélorussie. Comme l’a justement déclaré le secrétaire général de l’OTAN Jens Stoltenberg, c’est à l’Ukraine de décider quand ouvrir des négociations et à quelles conditions. Il a également souligné que « si vous voulez que ces négociations aboutissent à un résultat qui garantisse que l’Ukraine l’emporte en tant que nation souveraine et indépendante, nous devons fournir un soutien militaire à l’Ukraine ». Compte tenu du fait que cette guerre revêt une importance existentielle pour l’Ukraine, il me paraît pertinent de citer les mots de Golda Meir : « Si nous perdons une guerre, c’est la fin pour toujours — et nous disparaissons de la surface de la Terre. Si l’on ne comprend pas cela, alors on ne comprend pas l’obstination. Nous avons l’intention de rester en vie. Nos voisins veulent nous voir morts. Ce n’est pas une question qui laisse beaucoup de place au compromis.”

La conviction que toutes les guerres se terminent par la diplomatie est loin de la réalité, et de nombreuses guerres ont été menées jusqu’à leur conclusion sur le champ de bataille. Il est certain que tout accord hypothétique prévoirait un cessez-le-feu susceptible d’entraîner davantage de répression pour des millions d’Ukrainiens dans les territoires occupés. Les exemples de Boutcha, Irpin, Hostomel, Izioum, Marioupol et de nombreuses autres villes parlent d’eux-mêmes. La Russie violerait de toute façon l’accord, comme dans le contexte des accords de Minsk, car Moscou ne se soucie tout simplement pas du coût en réputation. De plus, les Russes ne seront pas disposés à se retirer des territoires déjà occupés tant qu’ils présenteront une importance stratégique pour Moscou, qui souhaite préserver une tête de pont pour de futures opérations offensives.

Pour conclure, Volodymyr Zelenskyi a énoncé les principales exigences de l’Ukraine pour ouvrir des négociations avec la Russie : retrait des troupes russes, restitution des territoires ukrainiens occupés, indemnisation des dommages de guerre et poursuites pour crimes de guerre. C’est la seule voie vers une paix juste et durable. L’Occident collectif doit maintenant soutenir la position du président ukrainien et abandonner le fantasme d’une réalité où l’Ukraine ne serait pas assez forte et où la Russie serait encore capable de l’emporter. Les forces ukrainiennes ont repris l’initiative stratégique dans cette guerre. Le pouvoir de négociation de l’Ukraine ne fera que croître à mesure que se poursuivra la libération de ses territoires. Comme l’a souligné la Première ministre estonienne Kaja Kallas, nul besoin de pousser aujourd’hui à une paix prématurée. À moins que la Russie n’abandonne son objectif de conquérir de nouveaux territoires en Ukraine, les pourparlers de paix ont peu de chances d’aboutir à quoi que ce soit. L’histoire montre que l’apaisement renforce et encourage les agresseurs et que l’agression ne peut être arrêtée que par la force. Depuis qu’elle a déclaré la guerre, la Russie n’a atteint aucun de ses objectifs. Kherson, le seul centre régional qu’elle avait réussi à prendre après le 24 février, a déjà été perdu. Enfin, la dernière étude menée par le groupe sociologique « Rating » à la demande du Transatlantic Dialogue Center a révélé que la victoire dans la guerre consiste à libérer l’ensemble des territoires ukrainiens, y compris la Crimée et les territoires temporairement occupés des régions de Donetsk et de Louhansk — une opinion soutenue par 85 % des répondants ukrainiens. Avant toute négociation avec la Russie, il faut prendre en compte l’opinion de la société ukrainienne. Le peuple ukrainien est prêt à se battre jusqu’à la victoire, malgré les bombardements des infrastructures énergétiques et les coupures d’électricité constantes dans tout le pays. La volonté du peuple doit être respectée, et les observateurs et responsables politiques occidentaux doivent immédiatement cesser leurs appels irréalistes aux négociations. La pression en faveur de négociations ne ferait que démoraliser les soldats ukrainiens et la société civile ukrainienne, en conduisant à une mauvaise perception des intentions de l’Occident collectif dans cette guerre. L’Ukraine ne prévoit pas d’abandonner, aussi désespérée que soit la Russie de gagner du temps en promouvant des négociations.

Ce texte a été traduit automatiquement à partir de l’original anglais, qui reste accessible en passant le site en anglais.