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Les courants idéologiques continuent de jouer un rôle central dans la vie politique latino-américaine. Dans la région, les identités politiques sont façonnées non seulement par les programmes économiques ou les préférences électorales, mais aussi par les mémoires historiques, les expériences collectives et les récits ancrés dans les idées de souveraineté, de justice sociale, d’anti-impérialisme et des relations avec les États-Unis.
Ce contexte historique et idéologique est important pour comprendre la manière dont les acteurs latino-américains interprètent les événements internationaux. Les interventions étrangères, les révolutions, les dictatures militaires, les transitions démocratiques et les conflits de la guerre froide ont laissé un vocabulaire politique dans lequel des concepts tels que la non-intervention, l’autodétermination, la dépendance et l’autonomie stratégique demeurent très influents. Par conséquent, la gauche et la droite en Amérique latine reflètent souvent non seulement des positions politiques nationales, mais aussi des visions concurrentes de l’ordre international, du rôle de l’Occident et des limites de l’influence des grandes puissances.
L’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie en février 2022 a mis en lumière cette complexité. Dans toute l’Amérique latine, les gouvernements, les dirigeants politiques, les médias et l’opinion publique n’ont pas réagi à travers un prisme régional unique. La guerre a plutôt suscité des interprétations diverses et parfois contradictoires, façonnées par les intérêts nationaux, les cadres idéologiques et les récits sur la souveraineté, l’intervention et le pouvoir mondial.
Cet article examine comment ces traditions idéologiques et cadres narratifs ont influencé les perceptions latino-américaines de l’Ukraine et de la guerre menée par la Russie. Il expose d’abord les facteurs historiques et politiques qui ont façonné la culture politique de la région, puis analyse les positions adoptées par les pays latino-américains dans les forums internationaux, et explore enfin les récits politiques et médiatiques qui ont contribué à des compréhensions divergentes du conflit.
En raison de divers facteurs, les divisions idéologiques traditionnelles entre la « gauche » et la « droite » ne peuvent être comprises de manière aussi linéaire qu’en Europe, car elles se sont forgées à travers des expériences historiques marquées par l’inégalité structurelle, la fragilité institutionnelle et une profonde influence — directe comme indirecte — des conflits extérieurs. Ces facteurs ont redéfini la portée et le sens de ces idéologies dans chaque pays. Ces étiquettes, qui dans d’autres contextes reposent sur des partis et des institutions relativement stables, tendent en Amérique latine à s’entremêler avec des revendications de redistribution, des affirmations de souveraineté et des réponses à des crises de diverses natures, produisant une carte politique plus plurielle et moins prévisible.
Pendant la guerre froide, cette complexité s’est approfondie. La bataille idéologique entre les puissances des blocs occidental et oriental a entraîné une série de coups d’État menés au moyen d’interventions militaires dans le Cône Sud.
Ce scénario s’est concrétisé dans ce qui est devenu connu sous le nom d’opération Condor, au cours de laquelle, sous la direction des États-Unis, les régimes dictatoriaux du Brésil, du Paraguay, de la Bolivie, de l’Uruguay, du Chili et de l’Argentine ont mis en œuvre une campagne coordonnée de terrorisme d’État. Ce modèle associait autoritarisme, répression étatique et projets de développement conservateurs, entraînant une série de crimes contre l’humanité commis par le biais d’une coordination transnationale contre des secteurs idéologiquement opposés à l’Occident.
Dans ce cadre, ce sont les États-Unis (par l’intermédiaire de leur doctrine de sécurité nationale et d’autres instruments d’influence politique et militaire dans la région) qui ont favorisé la stigmatisation des secteurs de gauche, des mouvements sociaux et des groupes progressistes au sein même des États, en les désignant comme des menaces internes. Cette qualification a servi de justification à l’apport d’un soutien financier, en matière de renseignement et de formation aux militaires avant l’instauration des divers régimes autoritaires sur le continent, afin de garantir des alliances pro-américaines dans la région et d’éliminer l’influence soviétique.
Entre-temps, l’Amérique centrale et les Caraïbes ont connu leurs propres dynamiques interventionnistes, selon une logique de confrontation bien plus directe. Dans cette région, les États-Unis ont concentré leurs actions sur l’arrêt de tout projet politique menaçant leur hégémonie ou leurs intérêts directs, au moyen d’opérations secrètes, d’asphyxie économique et du financement de forces insurgées. Ainsi, en 1954, la CIA est intervenue pour orchestrer le renversement du président démocratiquement élu Jacobo Árbenz au Guatemala, dont les politiques de réforme agraire affectaient les monopoles des entreprises américaines et furent donc stigmatisées comme une menace communiste.

Dans ce cadre, ce sont les États-Unis (par l’intermédiaire de leur doctrine de sécurité nationale et d’autres instruments d’influence politique et militaire dans la région) qui ont favorisé la stigmatisation des secteurs de gauche, des mouvements sociaux et des groupes progressistes au sein même des États, en les désignant comme des menaces internes. Cette qualification a servi de justification à l’apport d’un soutien financier, en matière de renseignement et de formation aux militaires avant l’instauration des divers régimes autoritaires sur le continent, afin de garantir des alliances pro-américaines dans la région et d’éliminer l’influence soviétique.
Parallèlement, l’Amérique centrale et les Caraïbes ont connu leurs propres dynamiques interventionnistes, selon une logique de confrontation bien plus directe. Dans cette région, les États-Unis ont concentré leurs actions sur l’arrêt de tout projet politique menaçant leur hégémonie ou leurs intérêts directs, au moyen d’opérations secrètes, d’asphyxie économique et du financement de forces insurgées. Ainsi, en 1954, la CIA est intervenue pour orchestrer le renversement du président démocratiquement élu Jacobo Árbenz au Guatemala, dont les politiques de réforme agraire affectaient les monopoles des entreprises américaines et furent donc stigmatisées comme une menace communiste.
À Cuba, à la suite du triomphe de la Révolution et en représailles directes à la nationalisation de propriétés appartenant à des Américains, un strict embargo commercial, économique et financier a été imposé (qui reste en vigueur à ce jour) afin d’isoler l’île et de provoquer l’effondrement du gouvernement de Castro.
Pour sa part, le cas du Nicaragua a clairement démontré l’utilisation et le financement de forces paramilitaires au cours des années 1980, déployées pour déstabiliser le gouvernement du Front sandiniste de libération nationale (FSLN), qui avait auparavant vaincu la dictature pro-américaine de Somoza en 1979. À cet égard, les États-Unis ont financé, armé et entraîné les « Contras », une coalition de groupes insurgés contre-révolutionnaires composée en grande partie d’anciens membres de la Garde nationale de Somoza.

Comme cela a été démontré, l’existence de divers discours anti-impérialistes en Amérique latine (tant au niveau des États que de leurs spectres politiques) ne découle pas uniquement d’une adhésion idéologique abstraite. Elle a plutôt profondément marqué les principes mêmes de la diplomatie dans la région, notamment dans la tendance à rejeter l’alignement automatique sur les grandes puissances.
Ainsi, de nombreux gouvernements de la région ont privilégié la souveraineté et la non-subordination aux blocs, ce qui se traduit par un discours de « non-alignement actif ». Cela explique pourquoi, face à des conflits internationaux tels que la guerre en Ukraine, une grande partie de la région tend à condamner diplomatiquement l’invasion tout en conservant une position critique ou ambiguë à l’égard des sanctions et des livraisons d’armes, afin de ne pas compromettre sa marge d’autonomie.
Dans ce contexte, les positions des États latino-américains tendent à être pragmatiques et nuancées : ils rejettent la violation des frontières et l’invasion militaire, mais résistent également à supporter des coûts économiques ou politiques qu’ils perçoivent comme imposés par des puissances extérieures. Ce mélange de principes normatifs (rejet de l’agression) et de calculs d’intérêt national (évitement des sanctions) produit une politique étrangère qui, de l’extérieur, peut paraître contradictoire ou ambiguë. Elle répond toutefois à une tradition historique de préservation de l’autonomie et d’évitement de devenir un champ de bataille pour les grandes puissances. Cette logique aide à comprendre pourquoi certains gouvernements soulignent la nécessité de négociations et d’une issue diplomatique, en privilégiant les canaux multilatéraux et la neutralité publique face à la guerre.
Néanmoins, il est essentiel de préciser que cet héritage historique commun ne signifie pas que l’Amérique latine agit comme un bloc unique. Si la défense de l’autonomie vis-à-vis des grandes puissances constitue un dénominateur commun, son application pratique face à l’invasion de l’Ukraine par la Russie et à ses répercussions multidimensionnelles révèle une profonde fragmentation, qui dépend précisément du gouvernement au pouvoir et de sa composition idéologique. Par exemple, au sein d’un même spectre de gauche, on trouve une condamnation catégorique et l’adhésion au droit international (comme dans le cas du Chili) ; des positions de médiation ambiguës qui évitent de s’aliéner Moscou (comme dans la diplomatie menée par le Brésil) ; et un soutien explicite à la Russie de la part de régimes autoritaires (comme le Venezuela ou le Nicaragua), qui instrumentalisent le discours anti-impérialiste classique non comme un principe de neutralité, mais comme un outil de survie politique et de confrontation directe avec l’Occident.
Enfin, il convient de prendre en considération l’influence exercée par les liens commerciaux de l’Amérique latine avec la Chine et la Russie, qui peuvent façonner la marge de manœuvre de nombreux gouvernements face à la crainte de sanctions unilatérales. La Chine est désormais devenue le deuxième partenaire commercial de la région, avec un flux d’importations et d’exportations ayant dépassé 500 milliards de dollars en 2022, impliquant une dépendance à l’égard de ce marché pour les matières premières, les infrastructures et le financement.
En comparaison, le commerce avec la Russie est bien plus limité, mais sa présence en tant que fournisseur de denrées alimentaires et d’énergie (et en tant qu’acteur symbolique du discours anti-occidental) influence la volonté de certains gouvernements d’adopter des positions plus prudentes ou critiques à l’égard des puissances occidentales.
Le contexte exposé ci-dessus peut aider à expliquer pourquoi la politique étrangère latino-américaine à l’égard des conflits mondiaux tend à rejeter les camps rigides et à privilégier davantage des stratégies de médiation et une neutralité relative. Envisagé sous l’angle de cette méfiance envers l’Occident, il devient possible de comprendre pourquoi certains secteurs et gouvernements latino-américains interprètent la guerre en Ukraine en se concentrant principalement sur l’expansion de l’OTAN. D’un point de vue analytique, ce cadrage crée une asymétrie dans la perception du conflit : en centrant le débat sur le rôle de l’alliance de sécurité, ces récits tendent à reléguer au second plan le débat sur la souveraineté territoriale ukrainienne et l’agression militaire russe.
Le contexte historique complexe, la recherche constante d’autonomie et l’idéal de neutralité évoqués ci-dessus ne se limitent pas aux dynamiques internes de la région ; ils ont également une incidence directe sur la scène diplomatique mondiale. Dans ce cadre, l’invasion militaire de l’Ukraine par la Russie le 24 février 2022 a marqué un tournant dans le système international, en particulier dans les dynamiques de coopération et de sécurité. Pour l’Amérique latine, elle a mis au premier plan son hétérogénéité historique et sa méfiance envers les blocs hégémoniques au sein des principaux forums multilatéraux.
Bien que la région soit géographiquement éloignée du conflit (et que ses propres circonstances économiques et politiques aient relégué l’intérêt pour l’évolution et les conséquences de la guerre au second plan des agendas nationaux), les résolutions internationales ont contraint les États latino-américains à prendre publiquement position. Ces réponses ne se sont pas regroupées en un bloc unifié, mais ont plutôt formé tout un éventail de positions révélant la manière dont chaque nation établit son propre équilibre interne entre ses principes normatifs, ses alliances stratégiques et ses revendications de souveraineté face aux blocs hégémoniques. En conséquence, cette section privilégie les votes dans les forums multilatéraux plutôt que la rhétorique des discours des dirigeants latino-américains ou les déclarations présidentielles. À la différence des déclarations, un vote formel au sein d’une organisation internationale constitue un acte de politique étrangère qui représente la position officielle d’un État et entraîne des conséquences diplomatiques concrètes. Il facilite donc une comparaison systématique, puisqu’il implique des réponses individuelles aux mêmes textes dans les mêmes délais, réduisant la subjectivité inhérente à l’interprétation de discours de nature, de longueur et de finalité différentes.
L’un des forums multilatéraux les plus pertinents est l’Organisation des Nations unies (ONU). À la suite du veto russe au Conseil de sécurité, l’Assemblée générale a adopté la résolution ES-11/1, qui exigeait la fin de l’invasion et le retrait des forces russes du territoire ukrainien. Face à cette situation, des blocs de pays se sont formés pour soutenir la résolution, notamment l’Argentine, le Brésil, le Chili, la Colombie, le Costa Rica, le Mexique, le Pérou et l’Uruguay. À l’inverse, des gouvernements tels que ceux de Cuba, du Nicaragua et de la Bolivie ont choisi de s’abstenir, une position qui est restée constante dans les différents forums multilatéraux et qui réaffirme des liens politiques et stratégiques plus étroits avec la Russie.

Pour sa part, au sein du même organe, le Conseil des droits de l’homme a proposé la suspension de la Russie au moyen d’un vote à l’Assemblée générale. À cet égard, des nations latino-américaines — dont l’Argentine, le Chili, la Colombie, le Pérou et l’Uruguay — ont soutenu la suspension de la Russie, tandis que le Mexique a choisi de s’abstenir avec un autre groupe de pays. Le Nicaragua, quant à lui, a voté contre la motion, s’alignant sur Cuba, la Chine, la Syrie et le Bélarus. Dans cette optique, le Conseil des droits de l’homme de l’ONU a adopté la résolution A/HRC/49/L.1, devenue la résolution A/HRC/49/1, établissant la Commission d’enquête internationale indépendante sur l’Ukraine. Elle a condamné la grave situation en matière de droits humains et de droit international humanitaire résultant de l’invasion, et a chargé la Commission de documenter les violations, de recueillir des preuves, d’identifier les responsables et de préserver les preuves en vue de futures procédures pénales. À cette occasion, la Bolivie et Cuba ont été les deux seuls États latino-américains à s’abstenir lors de ce vote.
Une tendance similaire a été observée à l’Organisation des États américains (OEA). Bien que l’organisation ait condamné l’invasion russe et ait ensuite suspendu le statut d’observateur permanent de la Russie, le vote a de nouveau reflété les divisions au sein de la région. Alors qu’une majorité d’États soutenait ces mesures, des pays comme la Bolivie, le Nicaragua, le Salvador, l’Argentine, le Brésil, le Honduras et le Mexique ont adopté des positions plus prudentes par des abstentions ou des absences. Cela montre que, s’il existait un large consensus régional pour rejeter le recours à la force, des divergences persistaient quant au degré d’isolement diplomatique à imposer à la Russie.
L’analyse des positions adoptées permet de distinguer au moins trois groupes principaux, dont l’alignement va au-delà d’une simple échelle de proximité avec la Russie ou l’Ukraine. Un premier groupe, composé de Cuba, du Nicaragua, du Venezuela et de la Bolivie, a maintenu une position constante de non-condamnation dans tous les forums examinés. Ce groupe partage des caractéristiques politiques communes, en particulier en matière de gouvernance et de qualité démocratique. Certains cas correspondent à des régimes autoritaires, comme Cuba, le Venezuela et le Nicaragua, tandis que d’autres présentent des caractéristiques hybrides ou des démocraties déficientes et limitées, comme la Bolivie. À cet égard, il convient de noter que Cuba, le Nicaragua et le Venezuela sont les principaux partenaires de sécurité de la Russie en Amérique latine, maintenant des accords de coopération en matière de défense qui comprennent la vente d’équipements militaires, l’assistance technique et des activités de renseignement, le Venezuela étant devenu le plus grand destinataire d’armes russes dans la région.
Dans cette perspective, ce groupe concentre le plus haut degré de proximité et d’influence russes. En particulier, les relations du Kremlin avec Cuba et le Venezuela ont été décrites par des universitaires comme une « coopération autocratique », dont le lien central ne repose pas uniquement sur l’idéologie, mais sur l’échange stratégique de ressources, de récits et de pratiques qui renforcent la résilience autoritaire tant au niveau national qu’international. En ce sens, la relation ne repose pas sur des capacités égales, mais sur leur niveau de complémentarité respectif : tandis que la Russie fournit des ressources énergétiques, des ventes d’armes, un soutien diplomatique et des outils de désinformation de masse, Cuba apporte sa légitimité révolutionnaire et ses réseaux d’échanges politiques, culturels et professionnels qui se traduisent par l’exportation de techniques de contrôle social, de récits anti-impérialistes et de stratégies visant à affaiblir les institutions démocratiques.
Le deuxième groupe, quant à lui, désigne les pays qui ont voté en faveur des résolutions de condamnation à l’Assemblée générale de l’ONU et ont soutenu les mécanismes d’enquête sur les droits humains, mais se sont abstenus de rejoindre les sanctions économiques ou d’offrir un soutien matériel à l’Ukraine (notamment l’Argentine, le Chili, la Colombie, l’Uruguay et le Pérou). Leur position reflète l’adhésion aux principes du droit international, sans que cela n’implique un alignement politique ou militaire sur l’un ou l’autre des blocs en conflit. Leur vote dans les forums multilatéraux peut donc être interprété davantage comme un rejet de la violation des normes internationales que comme une position géopolitique.
Cette distinction est essentielle pour comprendre pourquoi ces pays condamnent l’invasion dans le cadre des forums multilatéraux tout en maintenant une distance prudente vis-à-vis des conséquences pratiques du conflit. À cet égard, il importe de considérer que, pour la plupart des pays de la région, participer à des sanctions économiques ou fournir des ressources à l’Ukraine reviendrait à compromettre des relations commerciales ou des consensus politiques économiquement difficiles à soutenir. Leur comportement reflète donc une reconnaissance du respect du droit international sans assumer les coûts d’une confrontation directe avec les grands acteurs mondiaux.
Enfin, un troisième groupe se compose du Mexique et du Brésil, qui se distinguent par leur complexe ambivalence : ils condamnent l’invasion sans participer activement aux sanctions, tout en formulant des critiques plus vigoureuses envers l’Occident et les asymétries de pouvoir existantes dans le système international. Des figures politiques telles que Luiz Inácio Lula da Silva et Andrés Manuel López Obrador ont critiqué la responsabilité partagée des États-Unis et de l’Union européenne dans le conflit, notamment concernant l’élargissement de l’OTAN et l’absence d’une diplomatie préventive plus active de l’Occident. Parallèlement, la position réservée des deux pays découle en partie de traditions diplomatiques profondément enracinées : « Le Brésil a historiquement maintenu l’autonomie comme un élément essentiel de sa grande stratégie, tandis que le Mexique a traditionnellement défendu la doctrine Estrada, centrée sur la non-intervention ».
Ces schémas de vote ne doivent pas être lus simplement comme une échelle de sympathie envers la Russie. Dans de nombreux cas, ils reflètent un effort régional de longue date pour préserver l’autonomie dans un ordre international asymétrique. Pourtant, ce même cadre peut aussi rendre certains récits, en particulier ceux qui mettent l’accent sur l’élargissement de l’OTAN ou la responsabilité occidentale, plus politiquement persuasifs, même lorsqu’ils occultent la souveraineté de l’Ukraine et le rôle actif de la Russie en tant qu’agresseur.
Partant de cette dernière prémisse, on pourrait soutenir que ces positions ambiguës constituent une manière de rechercher l’autonomie vis-à-vis des grandes puissances, notamment si l’on considère que « certaines régions d’Amérique latine et des Caraïbes ont conservé une certaine nostalgie du mythe de l’URSS comme défenseur contre l’impérialisme occidental, et Moscou a cherché à exploiter cette nostalgie afin de générer du soutien, présentant ses actions en Ukraine comme une réponse défensive à l’expansion occidentale ».
En ce sens, les organes multilatéraux ne servent pas seulement d’espaces permettant de parvenir à un consensus sur les affaires internationales ; ils agissent également comme un instrument pour questionner les perspectives au sein de l’ordre international et les asymétries de pouvoir qui y sont inscrites. Parmi les principales critiques figurent l’application sélective des normes internationales, la faible responsabilité des grandes puissances face aux violations du droit international et l’attention inégale accordée à certaines crises selon leur pertinence stratégique pour les pays occidentaux. Ainsi, la prudence manifestée par des gouvernements tels que ceux du Brésil et du Mexique à l’égard de la guerre en Ukraine peut être interprétée moins comme une expression de soutien à la Russie que comme une tentative d’éviter de s’aligner sur l’un ou l’autre pôle de pouvoir du système international.
Si l’analyse des votes dans les organes multilatéraux aide à révéler les positions formelles de chaque État, il est vrai que les différences entre les positions des pays latino-américains ne peuvent s’expliquer uniquement par les intérêts stratégiques ou les liens diplomatiques avec les parties concernées. Derrière chaque position se trouvent également de profondes grilles de lecture idéologiques qui ont façonné les perceptions du conflit sous différents angles. Face à cela, il est nécessaire d’examiner les principaux récits politiques qui ont émergé dans la région autour de l’invasion russe de l’Ukraine et la manière dont ces récits ont été renforcés et instrumentalisés par différents acteurs médiatiques.
La réponse des gouvernements latino-américains à l’invasion russe ne peut être réduite à un simple alignement de préférences géopolitiques ; elle reflète largement l’activation de cadres idéologiques aux profondes racines historiques dans la région.
Pour structurer l’analyse, il est utile de distinguer deux positions : premièrement, celle du soutien explicite à la Russie et, deuxièmement, celle de la prétendue « neutralité active », qui, tout en différant en intensité, partagent une architecture narrative sous-jacente.
Le bloc du soutien explicite : la souveraineté comme cadre sélectif
Au Venezuela, à Cuba et au Nicaragua, la guerre a été systématiquement inscrite dans le répertoire idéologique de l’anti-impérialisme latino-américain, quoique avec des accents différents qui révèlent les bases de légitimité distinctes de chaque régime.
Nicolás Maduro a annoncé « son plein soutien au président Poutine dans la défense de la paix, de son peuple et de sa patrie », inscrivant l’invasion dans le cadre d’un processus où « l’empire américain et l’OTAN cherchent, par des moyens militaires, à détruire la Russie ». Son discours privilégie le concept de multipolarité comme horizon normatif, ce qui lui permet de présenter l’invasion non comme un acte d’agression, mais comme une réponse à un ordre mondial déséquilibré — un cadrage cohérent avec l’auto-identification du chavisme comme acteur du Sud global en conflit avec l’Occident.

Miguel Díaz-Canel a puisé dans un répertoire différent mais fonctionnellement convergent : celui de la sécurité légitime. En affirmant que le conflit « aurait pu être évité si les demandes de garanties de sécurité de la Russie avaient été prises en compte », le discours cubain déplace la charge morale de l’agresseur vers ceux qui auraient prétendument forcé sa main. Ce cadrage suit une logique particulière, puisque La Havane a historiquement fondé sa politique étrangère sur la doctrine de non-intervention et la défense de la souveraineté nationale. Dans ce cas, toutefois, elle applique ces principes de manière asymétrique, invoquant la souveraineté russe contre l’OTAN, mais non la souveraineté ukrainienne contre la Russie — ce qui montre que la sélection des principes juridiques n’est pas neutre, mais idéologiquement motivée.
Daniel Ortega, au Nicaragua, a adopté la position la plus explicite des trois en soutenant la reconnaissance par la Russie des territoires séparatistes de Donetsk et de Lougansk, accusant l’Union européenne et les États-Unis d’« encercler et menacer la Russie » depuis 2014.
Malgré ces différences d’approche (Maduro donnant la priorité au cadre géopolitique de la multipolarité et Díaz-Canel faisant appel au cadre juridique de la sécurité collective), Ortega a adopté la version la plus pure du récit russe. Cette position s’explique, en partie, par le fait que le Nicaragua ne dispose pas du capital diplomatique que Cuba et le Venezuela ont accumulé dans les forums multilatéraux, et a donc moins besoin de maintenir l’apparence d’une politique étrangère autonome.
Au-delà de cela, tous trois convergent dans la mobilisation d’un répertoire conceptuel commun (anti-impérialisme, multipolarité, souveraineté sélective) hérité de traditions politiques régionales de longue date — suffisamment flexible pour absorber et justifier une invasion territoriale en Europe de l’Est.
La portée de ces répertoires au-delà du bloc bolivarien répond à une dimension historique qui structure les perceptions politiques dans des secteurs importants d’Amérique latine et des Caraïbes. Celle-ci s’exprime par la nostalgie soviétique — c’est-à-dire la représentation de l’Union soviétique, et par extension de la Russie comme son successeur géopolitique, en tant que contrepoids nécessaire à l’hégémonie américaine.

Cette représentation n’est pas marginale : pendant des décennies, l’URSS a été perçue par des secteurs de la gauche latino-américaine, les mouvements de libération nationale et certains cercles intellectuels comme le seul acteur capable de limiter l’intervention américaine dans la région. Après sa dissolution en 1991, cette mémoire collective a pris la forme d’une nostalgie que Moscou a cherché à réactiver et à instrumentaliser stratégiquement depuis lors.
Ainsi, l’opération discursive déployée par la Russie pour justifier l’invasion de l’Ukraine auprès des publics latino-américains s’est délibérément appuyée sur cette nostalgie. En présentant ses actions comme une « réponse défensive » à l’expansion de l’OTAN, Moscou a réactivé un schéma narratif déjà établi : celui d’une puissance non occidentale résistant à l’avancée d’un Occident hégémonique. Selon cette logique, la Russie occupe symboliquement la place que l’URSS détenait durant la guerre froide en tant que contre-pouvoir historique, et la guerre en Ukraine est recadrée non comme une agression territoriale, mais comme un épisode de plus de cette résistance anti-impérialiste. En ce sens, la continuité avec le vocabulaire de la guerre froide n’est pas fortuite : elle fait partie de la stratégie de communication de la Russie envers la région.
Cette mémoire fonctionne toutefois avec des nuances différentes selon les pays de la région. À Cuba, où l’alliance avec l’URSS a constitué pendant des décennies la principale garantie de survie du régime, l’identification entre la Russie et le rôle historique de l’Union soviétique revêt une charge émotionnelle et institutionnelle particulièrement intense, puisqu’il ne s’agit pas simplement d’une analogie géopolitique, mais d’un souvenir de dépendance mutuelle. Au Venezuela et au Nicaragua, en revanche, le lien est davantage idéologique qu’historique, invoquant le nom de l’URSS comme image de l’anti-impérialisme que ces régimes mobilisent pour légitimer leurs propres trajectoires politiques. Dans des pays comme le Mexique ou l’Argentine, la nostalgie soviétique fonctionne de manière plus diffuse, principalement à travers des traditions intellectuelles et universitaires de gauche qui, durant la guerre froide, ont établi des liens théoriques ou symboliques avec le monde socialiste et qui, en 2022, ont eu tendance à appréhender la guerre à travers des catégories héritées de cette période.
La plus grande valeur stratégique de cette idée pour les objectifs de Moscou réside dans sa capacité à fonctionner sans être explicitement énoncée. Les acteurs latino-américains n’ont pas besoin d’exprimer de sympathie pour Poutine ou son organisation politique ; il leur suffit d’activer le schéma d’une « puissance non occidentale résistant à l’Occident » pour que le récit russe trouve un cadre réceptif. La nostalgie soviétique fonctionne ainsi non comme une idéologie consciente, mais comme une structure interprétative latente, que les discours examinés dans les sections précédentes — tant ceux de soutien explicite que ceux de neutralité active — ont activée avec des degrés variables de délibération.
Les cas du Mexique et du Brésil sont analytiquement plus riches, précisément parce qu’ils illustrent comment des traditions diplomatiques aux aspirations universalistes peuvent, dans certaines conditions, produire des effets pratiques similaires à ceux d’un alignement proactif. Les deux gouvernements se sont présentés comme neutres ou comme médiateurs, mais leur discours a mis en circulation des cadres interprétatifs du conflit qui coïncidaient substantiellement avec le récit russe. En ce sens, la différence avec le bloc de soutien explicite ne réside pas dans le contenu du cadrage, mais dans sa présentation : au lieu de soutenir ouvertement la Russie, ils ont critiqué l’Occident ; au lieu de justifier l’invasion, ils ont mis sur un pied d’égalité les responsabilités des deux parties.
Au Mexique, Andrés Manuel López Obrador a explicitement refusé d’adopter des sanctions économiques contre la Russie, invoquant le principe de « bonnes relations avec tous les gouvernements du monde » et inscrivant sa position dans la doctrine Estrada et la tradition de non-intervention qui structure la politique étrangère mexicaine depuis les années 1930. Ce cadrage comportait toutefois une dimension idéologique supplémentaire qui le distinguait du simple légalisme : des législateurs du parti au pouvoir, Morena, ont formé au Congrès un « Comité d’amitié Mexique-Russie », lors de la cérémonie inaugurale duquel l’ambassadeur russe a publiquement remercié le Mexique du fait qu’il « ne rejoindra jamais » les sanctions. Ce chevauchement entre un principe diplomatique de longue date — la non-intervention — et des gestes d’affinité politique envers Moscou caractérise la position mexicaine : non pas un simple pragmatisme, mais une convergence entre tradition juridique et affinité idéologique. L’important est que cette convergence n’a pas exigé de décision explicite de soutenir la Russie : seule l’application cohérente d’un principe préexistant a suffi à produire un résultat que Moscou a pu exploiter.

Le cas de Lula da Silva au Brésil illustre une variante encore plus complexe de cette dynamique. En avril 2023, lors d’une tournée en Chine et aux Émirats arabes unis, Lula a déclaré que les États-Unis devraient cesser d’« encourager » la guerre et « commencer à parler de paix », désignant Washington et l’Union européenne comme des acteurs qui « contribuaient » à la poursuite du conflit en envoyant des armes à l’Ukraine. La réaction internationale a révélé la nature objective du cadrage employé : le porte-parole de la Maison-Blanche a accusé Lula de « répéter la propagande russe et chinoise », tandis que le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, qui se trouvait à Brasília cette même semaine, a remercié le Brésil pour sa « compréhension claire des origines de la situation ». Le fait que la même déclaration ait suscité simultanément la condamnation de l’Occident et les éloges de Moscou ne signifie pas que Lula a agi en tant qu’agent de la propagande russe ; cela permet en revanche d’inférer que le cadre interprétatif qu’il a employé — mettant sur un pied d’égalité la responsabilité de l’agresseur et celle des fournisseurs d’armes — était fonctionnellement compatible avec les intérêts russes, quelle que soit l’intention qui le sous-tendait.
Cette tension entre position formelle et effet pratique apparaît également dans le comportement du Brésil au sein des forums multilatéraux. Brasília a condamné l’invasion à l’ONU, mais a aussi voté en faveur d’une enquête sur l’attaque contre le gazoduc Nord Stream, et Lula a suggéré que l’Ukraine devrait envisager de céder la Crimée dans le cadre d’une négociation. Ce schéma — condamnation formelle combinée à une équidistance pratique — reflète la tension entre deux traditions de la politique étrangère brésilienne : le multilatéralisme qui empêche un alignement inconditionnel, et l’aspiration au leadership du Sud global qui cherche à positionner le Brésil au-dessus des blocs. Il illustre comment des cadres idéologiques préexistants, en l’occurrence l’ambition d’autonomie stratégique, peuvent générer, sans préméditation, des cadrages du conflit plus favorables à la Russie que ne le suggérerait le vote formel à l’ONU. Pris ensemble, les discours du bloc de la « neutralité active » partagent une structure narrative sous-jacente : l’expansion de l’OTAN comme cause du conflit, l’Occident comme partie coresponsable, et la recherche de la paix sans condamnation explicite comme position éthiquement supérieure. Cette structure n’a pas été importée directement de Moscou, mais activée par les propres agendas intérieurs des pays ; elle s’est néanmoins avérée fonctionnellement convergente avec les intérêts russes dans les forums multilatéraux. Comprendre pourquoi ces discours ont trouvé un soutien intérieur et n’ont pas généré de coûts politiques internes plus importants exige d’examiner l’écosystème médiatique dans lequel ils ont été produits et diffusés.
Les perceptions latino-américaines de la guerre en Ukraine n’ont pas été façonnées uniquement par les positions diplomatiques des gouvernements, mais aussi par un écosystème médiatique dans lequel la propagande russe, la désinformation et la polarisation idéologique numérique ont opéré avec une efficacité notable. L’analyse de cet écosystème est pertinente pour l’argument central, car elle aide à comprendre le mécanisme par lequel des récits favorables à la Russie ont trouvé un public au-delà des cercles officiels, en s’appuyant sur des infrastructures médiatiques préexistantes et des prédispositions culturelles déjà établies. Cette section distingue deux phénomènes liés mais séparables : les opérations de désinformation attribuables à des acteurs pro-russes identifiables, et les récits idéologiques qui ont circulé de manière autonome, puisant dans les traditions politiques régionales.
Le premier élément à considérer est l’avantage structurel dont disposaient les médias russes dans la région avant le début de la guerre. RT en Español a été créé en 2009, avant des chaînes européennes équivalentes telles que DW ou France 24 en espagnol, ce qui lui a permis de constituer des audiences consolidées avant ses concurrents. Cet avantage de précurseur est analytiquement significatif, car il indique que lorsque l’invasion a éclaté, RT n’a pas eu à construire son audience à partir de zéro, mais seulement à activer des réseaux de distribution déjà existants. Le contraste avec le développement limité des médias européens ou ukrainiens en espagnol, qui ont dû, eux, bâtir une présence dans des conditions d’urgence, aide à expliquer l’asymétrie informationnelle qui a caractérisé la couverture du conflit dans la région.
Une analyse du Digital Forensic Research Lab de l’Atlantic Council a révélé que le mot-clé le plus fréquent dans les sous-titres de RT en Español était « USA » et que son contenu Facebook était systématiquement davantage orienté vers les États-Unis que vers des pays spécifiques d’Amérique latine. Selon la chercheuse Iria Puyosa, « le fil conducteur de la communication de RT dans la région est la remise en question de l’impérialisme américain ». Cette constatation est essentielle pour comprendre la logique de la pénétration de RT dans la région, puisque son message n’est pas principalement « pro-russe » dans un sens positif, mais plutôt anti-américain. Cette distinction est importante car elle élargit considérablement l’éventail des publics potentiels — par exemple, dans des contextes où la méfiance envers Washington traverse tout le spectre politique, y compris les secteurs progressistes, les mouvements sociaux ou les milieux universitaires critiques, le cadrage antiaméricain de RT peut s’avérer idéologiquement intelligible et attrayant, indépendamment de toute sympathie pour la Russie. La guerre en Ukraine a offert à RT un nouvel objet sur lequel projeter ce cadre préexistant, et la nostalgie soviétique décrite dans la section précédente a fourni le substrat historique qui a rendu ce message culturellement reconnaissable. Ce mécanisme d’adoption sans coordination explicite s’observe également au niveau académique. Le chercheur Vladimir Rouvinski documente que, dans les universités et les groupes de réflexion au Mexique et en Argentine, certains analystes présentent comme leur propre point de vue des cadres d’interprétation du conflit alignés sur le discours officiel russe, y compris l’emploi de l’expression « opération militaire spéciale » au lieu d’« invasion ». Son constat central est que « leurs récits changent lorsque les récits de Moscou changent ». Ce phénomène, documenté notamment au Mexique et en Argentine — deux des pays possédant les traditions académiques les plus fortes de pensée critique latino-américaine — ne signifie pas nécessairement que ces acteurs sont des agents conscients de la propagande russe. Il suggère plutôt que le cadre interprétatif projeté par Moscou — l’anti-impérialisme, la multipolarité — est suffisamment cohérent avec des traditions intellectuelles préexistantes pour être adopté sans friction critique, ce qui en fait un canal d’influence plus persistant que la propagande directe.
L’intensité de ces opérations était plus élevée dans les pays présentant une plus grande affinité politique avec Moscou, mais leur portée géographique était régionale. Selon un rapport de 2023 de l’United States Institute of Peace, les campagnes de désinformation russes en Amérique latine se sont considérablement intensifiées après les invasions de 2014 et de 2022. Le Nicaragua s’est imposé comme un cas extrême et qualitativement distinct des autres, puisque, contrairement au Mexique ou au Brésil, où l’influence s’exerçait principalement par l’intermédiaire d’acteurs autonomes, au Nicaragua l’infrastructure médiatique pro-russe est directement imbriquée avec le pouvoir politique. Des médias liés au cercle familial de Daniel Ortega, tels que JP+, ont accumulé plus de 800 000 abonnés sur YouTube avec un virage éditorial qui a coïncidé avec le début de l’invasion, tandis que Telesur, dont la portée régionale est plus grande, a systématiquement aligné sa couverture sur le récit russe. Cet effacement de la frontière entre médias et pouvoir est analytiquement significatif, car il supprime la distinction entre désinformation externe et interne : dans ces contextes, la propagande russe n’a pas besoin de pénétrer de l’extérieur, puisqu’elle opère déjà de l’intérieur, par le biais de structures médiatiques contrôlées par des alliés nationaux.

Un élément qui complique encore ce tableau est que la désinformation n’avait pas besoin des médias d’État russes directs pour circuler efficacement. Une analyse de la Brookings Institution a montré que sept des quinze comptes les plus retweetés dans l’écosystème informationnel étudié étaient des influenceurs indépendants hispanophones sans affiliation formelle à RT ou Sputnik. Les cadres narratifs pro-russes avaient été intériorisés par des acteurs autonomes à un degré suffisant pour être reproduits sans coordination explicite avec Moscou. Une propagande qui peut se passer de ses propres canaux de diffusion est, en un sens, plus robuste et plus difficile à contrer qu’une propagande dépendant de sources identifiables.
La guerre en Ukraine a également marqué un tournant dans l’utilisation de l’intelligence artificielle à des fins de désinformation en temps de guerre. Le 16 mars 2022, trois semaines après le début de l’invasion, une vidéo générée par IA a circulé, montrant le président Zelensky demander à ses soldats de déposer les armes. Le contenu a été diffusé via des chaînes Telegram pro-russes et a été brièvement publié sur le site Ukraine 24, qui a signalé une cyberattaque. Des experts l’ont décrit comme le premier deepfake « utilisé intentionnellement et de manière largement trompeuse » dans un conflit armé. L’importance analytique de ce cas ne réside pas dans le pouvoir de persuasion de la vidéo — elle a été démentie relativement rapidement — mais plutôt dans l’élément d’incertitude qu’elle a introduit : à partir de ce moment, la possibilité que toute image ou déclaration officielle puisse être fabriquée s’est inscrite dans le débat public, avec des effets potentiellement plus durables que le faux contenu lui-même. Une étude de l’University College Cork, qui a analysé près de 5 000 tweets sur les deepfakes au cours des sept premiers mois de 2022, a conclu qu’ils étaient utilisés systématiquement pour alimenter les théories du complot et éroder la confiance dans les médias généralistes, un effet qui transcende le contenu d’une seule publication et affecte la confiance globale dans l’information.
En Amérique latine, ce type de contenu a trouvé des conditions de réception favorables partout où le cadrage officiel du conflit produisait déjà de l’ambiguïté. Le projet ATAFIMI a documenté que deux vidéos TikTok générées par IA, toutes deux concernant des conscrits ukrainiens, ont dépassé trois millions de vues au Mexique sans aucune étiquette d’avertissement de la plateforme. Le fait que le Mexique soit le cas dont la portée documentée est la plus grande dans la région n’est pas un détail mineur, puisqu’il s’agit de l’un des pays où la position du gouvernement produisait déjà un cadrage équidistant du conflit. Cela suggère une synergie entre le discours politique officiel et l’écosystème de désinformation : dans des contextes où le gouvernement ne désigne pas clairement un agresseur, les contenus qui humanisent ou discréditent l’armée ukrainienne rencontrent moins de résistance culturelle et moins de propension à un examen critique de la part des publics.
À ce tableau s’est ajoutée la migration de la désinformation vers les plateformes de messagerie après les sanctions européennes contre RT et Sputnik. Un réseau de chaînes Telegram a diffusé près de 84 000 messages en espagnol mêlant de faux contenus à de vraies informations. Cette tactique de mélange délibéré est analytiquement significative, car elle transforme la désinformation en une question de coût : les lecteurs qui souhaitent distinguer le vrai du faux doivent investir davantage de temps et de capacités critiques dans chaque contenu, ce que la littérature spécialisée appelle la « fatigue factuelle », conduisant de nombreux utilisateurs à opter pour le récit qui correspond le mieux à leurs prédispositions antérieures. Ce mécanisme favorise systématiquement les cadres interprétatifs déjà établis, parmi lesquels l’anti-impérialisme latino-américain occupe une place centrale. En outre, une étude publiée dans la revue ICONO 14 a confirmé que la stratégie la plus utilisée durant les premiers mois du conflit était le faux contexte — des images réelles recontextualisées par des descriptions trompeuses — avec un pic de production durant les deux premières semaines de l’invasion.
Récits anti-OTAN et polarisation idéologique numérique
Parallèlement à la désinformation fondée sur des faits fabriqués ou des images recontextualisées, les perceptions latino-américaines du conflit ont été façonnées par des cadres interprétatifs qui simplifiaient à l’excès le contexte géopolitique de la guerre. Le plus répandu est le récit anti-OTAN, qui attribue la cause du conflit exclusivement à l’expansion occidentale vers l’est de l’Europe. À la différence de la désinformation factuelle, ce type de récit ne fonctionne pas par l’invention de faits, mais par simplification causale : il prend un débat réel et légitime au sein de la littérature sur les relations internationales — le rôle de l’expansion de l’OTAN dans l’architecture de sécurité européenne — et le transforme en seule explication du conflit, reléguant au second plan d’autres variables telles que la souveraineté ukrainienne comme facteur autonome, l’histoire des agressions russes antérieures à 2022 (de la Tchétchénie et de la Géorgie à l’annexion de la Crimée en 2014) et les obligations juridiques découlant du droit international. Il en résulte une structure causale qui transforme une invasion territoriale en un différend géopolitique symétrique dans lequel les deux parties portent une responsabilité égale. Que ce récit ait trouvé davantage d’écho en Amérique latine que dans d’autres régions n’est pas surprenant, étant donné qu’il puise dans le même substrat idéologique que la nostalgie soviétique — à savoir la représentation de l’Occident, et de l’OTAN comme son bras militaire, en tant que menace structurelle plutôt que comme garantie de sécurité collective. Selon le Reuters Institute, la guerre « a créé un terrain fertile pour la diffusion de ces récits » dans le monde hispanophone. Julio Montes, cofondateur de Maldita.es, décrit précisément le mécanisme : « le consommateur de RT ou de Sputnik est déjà un consommateur qui est arrivé là et consomme ce contenu parce qu’il a déjà été convaincu par certains récits ». La désinformation pro-russe n’a pas créé les prédispositions idéologiques de ses publics latino-américains : elle les a exploitées. L’anti-impérialisme régional historique, la méfiance envers l’OTAN comme instrument de Washington et le souvenir du rôle soviétique comme contrepoids constituaient le substrat sur lequel les récits russes ont trouvé un terrain fertile. Ce que le conflit ukrainien a fait, c’est actualiser et réactiver ce substrat, non le construire à partir de rien.
Le contraste avec la réponse de l’Uruguay permet de vérifier cet argument par contre-exemple. L’Uruguay a été le seul pays de la région à œuvrer activement pour contrer la désinformation sur la guerre, au moyen de mécanismes de communication publique qui distinguaient explicitement la position du gouvernement des récits pro-russes. Que l’Uruguay ait été l’exception n’est pas un hasard, principalement parce qu’il s’agit du pays où la tradition de l’anti-impérialisme comme culture politique intérieure est la plus faible, qui présente la plus grande distance idéologique avec le bloc bolivarien et qui ne porte pas le souvenir de la dépendance soviétique caractéristique de Cuba. Ce contraste suggère que la passivité institutionnelle des autres pays face à la désinformation ne relevait pas simplement de la négligence, mais était façonnée par les mêmes cadres idéologiques qui ont facilité en premier lieu la pénétration des récits pro-russes.
Le résultat combiné des discours politiques, de l’infrastructure médiatique pro-russe et de la polarisation idéologique numérique a été la construction d’une perception du conflit dans laquelle l’invasion était fréquemment présentée comme un épisode de plus dans un différend entre grandes puissances, les responsabilités étant dépeintes comme symétriques, voire inversées par rapport à celles établies par le droit international. Cette construction n’était ni identique ni d’intensité égale dans tous les pays, mais elle a façonné l’espace de ce qui était politiquement possible pour les gouvernements de la région dans les forums multilatéraux examinés dans la section précédente — l’absence de condamnation explicite s’est révélée moins coûteuse sur le plan intérieur dans des contextes où le récit public dominant ne désignait pas clairement un agresseur.
C’est précisément à la lumière de cette puissante machinerie de propagande soutenue par le Kremlin qu’il devient nécessaire d’examiner quelle est réellement la réalité matérielle et institutionnelle du régime de Poutine.
Dans le débat politique contemporain, une tendance s’est imposée — particulièrement visible dans certains secteurs de la gauche — consistant à assimiler la Fédération de Russie actuelle à l’Union soviétique. Cette équivalence repose généralement sur deux éléments : l’héritage territorial et l’idée d’une continuité historique et politique entre les deux États.
Cette analyse se concentre à cet égard sur trois dimensions : la doctrine politique, le rôle de la religion et le modèle économique. Ensemble, elles montrent clairement que la Russie de Poutine ne prolonge pas le projet soviétique, mais le reconfigure selon une logique post-soviétique, nationaliste-conservatrice et capitaliste-autoritaire.
Une rupture décisive réside dans la nature même du projet politique. L’Union soviétique justifiait son existence par une idéologie marxiste-léniniste aux aspirations universelles, par définition internationaliste et orientée vers une transformation historique mondiale. Sa légitimité reposait sur la promesse d’abolir les classes sociales, de dépasser le capitalisme et d’étendre le socialisme au-delà de ses frontières. Bien que la pratique soviétique ait été pleine de contradictions, son langage de légitimation pointait toujours vers un horizon universaliste : l’histoire conduisait vers un ordre supérieur, que l’URSS, par le socialisme, aspirait à apporter à l’humanité.
La Russie contemporaine, en revanche, n’est pas organisée autour d’une promesse émancipatrice universelle, mais autour d’une logique conservatrice d’État-nation. Le discours du Kremlin s’est de plus en plus orienté vers l’idée de la Russie comme « État-civilisation », une communauté historique particulière qui doit défendre sa souveraineté, son unicité culturelle et sa sphère d’influence contre l’Occident. Dans ce cadre, des catégories telles que le Russkiy mir, ou « monde russe », remplissent une fonction de cohésion symbolique et géopolitique : elles n’appellent pas à la révolution mondiale, mais à la préservation d’une identité nationale élargie — et prétendument menacée —.
Ce changement est crucial, car il modifie le type de sujet politique que le régime cherche à mobiliser. L’URSS parlait au nom de la classe et de l’avenir historique de l’humanité ; la Russie de Poutine parle au nom de la nation, de la tradition et de la survie de son propre ordre. Il ne s’agit pas d’un simple changement de rhétorique, mais d’un déplacement de la forme même de la légitimité du pouvoir. En ce sens, le poutinisme ne cherche pas à abolir l’ordre existant pour en construire un nouveau et universel ; il cherche plutôt à restaurer l’autorité, la discipline et la hiérarchie au nom de la souveraineté et d’une continuité historique construite de manière sélective par le Kremlin.
Une autre rupture structurelle apparaît dans la place occupée par la religion. Pendant une grande partie de son histoire, l’URSS se définissait comme un État officiellement athée et menait des campagnes systématiques contre les institutions religieuses, les hiérarchies ecclésiastiques et l’influence publique de la foi. Cette politique n’était pas seulement un trait culturel du régime, mais faisait partie d’un projet plus large visant à subordonner toute autorité symbolique à l’État socialiste. L’athéisme soviétique cherchait à construire une modernité séculière dans laquelle la religion cesserait de concurrencer le parti comme source de sens, de vérité et de légitimité.
La Russie actuelle évolue dans la direction opposée. L’Église orthodoxe russe a été réintégrée au cœur de l’identité nationale et joue un rôle important dans la légitimation du pouvoir politique. Plus qu’un acteur purement religieux, elle fonctionne comme un soutien moral et idéologique du régime, contribuant à traduire l’autorité de l’État en termes de tradition, de continuité historique et de valeurs « traditionnelles » partagées. De cette manière, la religion n’apparaît plus comme une force à éradiquer, mais devient une ressource utile pour assurer la cohésion de la société, discipliner les comportements et promouvoir le conservatisme en distinguant la Russie d’un Occident dépeint comme décadent ou moralement corrompu.
La portée politique de ce changement ne doit pas être sous-estimée. En URSS, la religion était considérée comme un obstacle à la construction du nouvel ordre. Aujourd’hui, elle opère comme un outil de sacralisation de l’ordre politique. Là où le projet soviétique cherchait à remplacer la foi par la rationalité socialiste, le régime actuel la réintroduit comme mécanisme de légitimation et de cohésion morale dans le discours public. La différence n’est pas une question de degré, mais de signification historique.
La différence économique est décisive. Le système soviétique reposait sur l’abolition de la propriété privée des moyens de production, la planification centralisée et le contrôle étatique des prix, des salaires, de la production industrielle et de la distribution des biens. Ce modèle n’était pas orienté vers la maximisation de la rentabilité privée, mais vers l’organisation de l’économie autour d’objectifs politiques fixés par l’État, la centralisation bureaucratique constituant une caractéristique constitutive du système soviétique. La Russie actuelle, en revanche, fonctionne dans une structure de marché capitaliste, bien que fortement façonnée par le pouvoir politique et par des formes d’intervention étatique dans les secteurs stratégiques. La propriété privée est centrale, l’accumulation du capital suit des logiques axées sur le profit et le poids des groupes d’entreprises est décisif. Toutefois, ce qui distingue le régime actuel est que cette accumulation ne s’opère pas dans un marché pleinement autonome, mais dans un environnement où l’accès au pouvoir, la loyauté politique et la protection présidentielle sont des facteurs structurels fondamentaux. C’est pourquoi les termes de capitalisme oligarchique ou de capitalisme patrimonial sont fréquemment employés, plutôt que celui de simple capitalisme de libre marché.
Les secteurs stratégiques tels que l’énergie, les infrastructures ou l’industrie de la défense restent sous un fort contrôle de l’État, mais ce contrôle n’équivaut pas à une planification socialiste. Il exprime plutôt une combinaison d’autorité politique, d’extraction de rentes et de subordination des principaux acteurs économiques. Par conséquent, la structure économique de la Russie ne prolonge pas l’expérience soviétique : elle la remplace par un ordre capitaliste autoritaire marqué par une forte concentration des richesses et un degré élevé de dépendance au pouvoir politique.
Prises ensemble, ces trois transformations montrent clairement que la Fédération de Russie contemporaine est un État capitaliste, nationaliste et conservateur, doté de traits autoritaires et faisant un usage instrumental de la religion et du pouvoir géopolitique. Bien qu’elle conserve certaines références symboliques au passé soviétique, sa doctrine politique, sa structure institutionnelle et son modèle économique ne ressemblent en rien au projet socialiste de l’URSS. C’est précisément pour cette raison que la question pertinente n’est pas de savoir si les deux régimes sont équivalents, mais pourquoi certains acteurs continuent de les interpréter, à des degrés divers, comme s’ils l’étaient.
Comme cela a été soutenu tout au long de cet article, l’Amérique latine et les Caraïbes ne disposent pas d’« une gauche » constituant un bloc uniforme, mais de multiples traditions, sensibilités et répertoires interprétatifs qui ne peuvent être regroupés sous cette étiquette que de manière approximative. En ce sens, l’équation entre la Russie capitaliste et conservatrice de Poutine et l’Union soviétique disparue est rarement énoncée explicitement dans les documents officiels des secteurs de gauche. Elle survit plutôt comme un ensemble de cadres historiques partagés opérant au niveau social, présents dans la culture politique électorale, l’activisme de terrain, les espaces d’opinion sympathisants et, occasionnellement, dans la rhétorique de certaines directions.
Sur cette base, on peut identifier au moins quatre courants interprétatifs qui aident à expliquer pourquoi une partie du spectre politique continue de voir la Russie à travers une lentille soviétique. Ils ne s’excluent pas mutuellement ; au contraire, ils tendent à coexister et à se renforcer au sein des mêmes coalitions, combinés selon les circonstances et la position de chaque acteur à l’égard des États-Unis, de la guerre froide ou des différends géopolitiques contemporains.
Cela peut être compris comme un lien émotionnel, idéologique et historique profond avec l’Union soviétique. Son poids s’explique par le fait que, pour de larges secteurs de la gauche (ceux qui ont vécu la guerre froide ou ont été politiquement formés par son récit), l’URSS représente un indélébile symbole de l’idéal socialiste, du soutien logistique aux mouvements de libération, ainsi que du financement des révolutions et des processus politiques dans la région. La mémoire soviétique ne se réduit donc pas à la nostalgie d’un État disparu, mais condense une image de puissance, de discipline et de possibilité historique.
Cette nostalgie est intentionnellement alimentée par le propre appareil de communication du Kremlin. En déployant stratégiquement une esthétique soviétique — comme l’exposition de drapeaux rouges portant la faucille et le marteau lors des défilés du Jour de la Victoire ou l’exaltation de la « Grande Guerre patriotique » — le gouvernement russe fait appel à la mémoire affective de la gauche internationale. Par exemple, en 2024, le Jour de la Victoire a fonctionné comme un événement symbolique politiquement chargé. À travers lui, le Kremlin n’a pas seulement commémoré la défaite du nazisme en 1945, mais a également cherché à relier cette victoire soviétique à la Russie de Poutine et à la guerre en Ukraine.
Pour ces secteurs, le soutien à la Russie n’est pas toujours une adhésion à son modèle économique oligarchique actuel, mais plutôt un acte de loyauté historique envers la puissance qui a joué un rôle clé dans leurs luttes.
Cette position est plus pragmatique. Elle reconnaît que la Russie n’est plus socialiste, mais la valide comme héritière du poids géopolitique soviétique. Elle découle du fait que l’URSS a été, pendant des décennies, un véritable contrepoids à l’hégémonie américaine et qu’après son effondrement dans les années 1990, un ordre unipolaire s’est imposé. Dans ce cadre, le regain de puissance de la Russie a ouvert, pour certains secteurs politiques, la possibilité d’envisager un nouvel ordre multipolaire, dans lequel la capacité militaire de la Russie, son droit de veto à l’ONU et sa volonté de remettre en cause l’architecture de sécurité occidentale ont du poids.
En ce sens, les politiques intérieures conservatrices de Poutine passent au second plan face à l’utilité stratégique de Moscou comme contrepoids ou frein aux États-Unis (ou à l’Occident) et à leurs alliés. Cette logique est manifeste si l’on considère les relations entre la Russie et certains gouvernements latino-américains cherchant à contrer la pression américaine. À cet égard, Cuba et le Venezuela ont maintenu des liens avec Moscou non par affinité idéologique avec le poutinisme, mais en raison de sa capacité à offrir un soutien énergétique, militaire et diplomatique dans des contextes d’isolement ou de sanctions. À titre d’exemple concret, en novembre 2024, la Russie et le Venezuela ont signé des accords de coopération en matière de sécurité et d’énergie, renforçant une relation définie moins par le socialisme que par la nécessité de survivre dans l’environnement géopolitique actuel.
Dans ce cadre interprétatif, le monde est divisé de façon binaire entre les forces de l’impérialisme occidental (les États-Unis, l’Union européenne et l’OTAN) et ceux qui y résistent. Cette logique réactive conditionne le soutien à la Fédération de Russie comme un soutien accordé par opposition, et non comme une adhésion positive à son modèle social ou politique. La Russie est défendue et assimilée à l’imaginaire de résistance autrefois incarné par l’URSS simplement parce qu’elle fait face aux mêmes adversaires, même si elle le fait depuis une position historique différente et avec une structure étatique complètement différente. Cette posture contribue à expliquer un paradoxe récurrent : certains mouvements de gauche, en interprétant la politique internationale presque exclusivement à travers le prisme de la confrontation avec les États-Unis, finissent par justifier ou minimiser des pratiques du Kremlin qu’ils dénonceraient autrement sans hésitation. Ainsi, la répression des minorités sexuelles, les restrictions à la dissidence, le resserrement du contrôle sur la vie publique et la consolidation d’un conservatisme moral officiel sont relativisés ou directement subordonnés à la priorité géopolitique de la confrontation avec l’Occident. Le problème n’est pas seulement éthique, mais aussi analytique : lorsque chaque action du Kremlin est interprétée comme une réponse légitime à la puissance occidentale, la capacité de distinguer entre résistance anti-hégémonique et autoritarisme interne disparaît. Dans cette même logique, l’extractivisme, la centralisation militarisée de l’économie et la subordination de la société au pouvoir de l’État passent au second plan. L’anti-impérialisme cesse ainsi de fonctionner comme une critique du pouvoir et devient une grammaire d’alignement qui produit une forme de cécité sélective.
Cette logique permet à l’anti-impérialisme pro-russe de continuer à trouver à Moscou une figure de résistance, même si le contenu réel du régime russe est capitaliste, nationaliste et autoritaire, et n’entretient aucun rapport substantiel avec le projet soviétique.
Cette vision minoritaire identifie et comprend la Russie contemporaine comme étant l’URSS elle-même — non comme son équivalent ou son successeur, mais comme une continuité presque littérale. Cette catégorie n’est généralement pas présente au sein des coalitions gouvernantes de la gauche moderne, mais se concentre plutôt dans les secteurs d’un militantisme communiste plus orthodoxe et fortement idéologisé. Dans ce contexte, l’histoire semble être lue à travers des catégories figées de la guerre froide, produisant un mimétisme entre les acteurs contemporains et ceux du XXe siècle.
Dans cette lecture, la confrontation du Kremlin avec l’Occident est interprétée comme une continuation de la lutte des classes ou de l’expansion internationale soviétique. Même des récits tels que la supposée « dénazification » de l’Ukraine sont présentés comme analogues à la victoire de 1945, effaçant les différences entre la guerre antifasciste historique et la politique étrangère russe actuelle. Pour ces secteurs, toute critique de Moscou est automatiquement rejetée comme de la propagande pro-impérialiste, sans prise en compte de la nature capitaliste et impériale sous-jacente de l’État russe lui-même aujourd’hui.
Le problème de cette identification n’est pas seulement analytique, mais aussi politique. En superposant la Russie à l’URSS, la mutation du régime russe est complètement effacée. Au lieu de lire le présent, on lui projette un cadre historique clos.
À la lumière de ce qui précède, il est intéressant de noter comment la Russie contemporaine est capable de mobiliser simultanément toutes ces interprétations à son avantage. La raison n’est pas que Moscou reste soviétique, mais que sa politique des symboles, sa confrontation avec l’Occident et sa réutilisation sélective de la mémoire historique lui permettent de passer d’un cadre interprétatif à l’autre sans être enfermée dans un seul d’entre eux.
Dans des pays comme Cuba ou le Venezuela, ces catégories s’entremêlent de manière complexe. Alors que les dirigeants gouvernementaux agissent selon le pragmatisme d’un anti-impérialisme pro-russe et d’une continuité géopolitique — en signant des accords pétroliers ou militaires pour survivre à l’isolement américain —, les militants de base et l’appareil de communication de l’État puisent souvent dans la nostalgie soviétique, voire dans l’identification directe, afin de conférer à ces alliances transactionnelles un éclat épique et révolutionnaire. C’est à cette intersection entre nécessité géopolitique et mémoire historique que survit le mirage de la continuité.
L’analyse du contexte historique, des forums diplomatiques et des récits médiatiques présentée dans cet article démontre que la réponse de l’Amérique latine à la guerre en Ukraine n’est ni un accident ni une simple réaction pragmatique. Au contraire, le conflit a servi de catalyseur, révélant les racines profondes de la culture politique de la région. La manière dont l’Amérique latine déchiffre la scène internationale contemporaine est façonnée et déterminée par les mémoires du XXe siècle : interventions étrangères, asymétrie économique et soutien aux dictatures. Cette histoire a construit une méfiance structurelle envers les puissances occidentales qui, aujourd’hui encore, continue d’agir comme un axe essentiel du débat public et de la conduite de la politique étrangère.
Comprendre ce fondement historique est essentiel pour expliquer pourquoi la région n’a pas agi comme un bloc uni face à l’invasion. Dans leur tentative d’équilibrer le respect du droit international et leurs propres intérêts stratégiques, les États latino-américains ont fait preuve d’une profonde fragmentation. L’éventail va du soutien à des régimes autoritaires qui voient en Moscou une bouée de sauvetage politique et matérielle, à la condamnation diplomatique de pays cherchant à protéger leurs économies en évitant les sanctions. Un point particulièrement intéressant est la position de « neutralité active » adoptée par des puissances telles que le Brésil ou le Mexique. Bien qu’elle procède d’un effort légitime pour préserver l’autonomie et éviter la subordination aux agendas du Nord, cette doctrine de non-intervention finit, dans la pratique, par produire une équivalence asymétrique qui dilue les responsabilités entre l’État agresseur et l’État envahi.
C’est précisément sur ce socle discursif préexistant que l’écosystème médiatique et diplomatique russe est parvenu à agir avec une grande efficacité. Le succès de la désinformation et de plateformes telles que RT ou Sputnik dans la région n’a pas consisté à créer de toutes pièces une sympathie pour la Russie. Leur véritable habileté a résidé dans l’instrumentalisation de l’anti-impérialisme latino-américain classique. En attribuant l’origine de la guerre presque exclusivement à l’expansion de l’OTAN et au rôle de l’Occident, le récit officiel du Kremlin s’est parfaitement inscrit dans des schémas interprétatifs déjà établis parmi les secteurs politiques locaux. Ce faisant, ils sont parvenus à transformer une invasion qui viole les principes les plus fondamentaux de la souveraineté territoriale en un récit géopolitique dans lequel la Russie assume, de manière déformée, le rôle historique d’une puissance défensive ou opposée à l’hégémonisme américain.
Ce cadre narratif révèle la plus grande contradiction analytique et idéologique mise en lumière dans cet article : le paradoxe qui traverse divers secteurs de la gauche latino-américaine. Comme le montre en détail la démystification de la doctrine politique du poutinisme, la tendance à voir la Fédération de Russie contemporaine à travers le prisme de l’Union soviétique disparue ne repose sur aucune affinité matérielle ou institutionnelle. Elle repose plutôt sur des loyautés émotionnelles figées dans le temps et sur un usage utilitariste de la mémoire historique. En faisant de l’opposition aux États-Unis la seule mesure absolue de la validité géopolitique, une partie de l’anti-impérialisme latino-américain perd sa capacité d’analyse et devient une posture réactive qui exclut des éléments cruciaux de son champ de vision.
Dans cette lecture binaire du monde, les véritables caractéristiques de l’État russe actuel restent un angle mort. Elle occulte le fait qu’il s’agit d’un régime fondé sur le capitalisme oligarchique, de caractère nationaliste-conservateur et fortement autoritaire — des éléments qui représentent une rupture totale avec les idéaux de redistribution et d’égalité du projet socialiste. Le problème de la lecture du présent à l’aide des seules catégories de la guerre froide est qu’elle élimine la capacité de distinguer : elle confond ce qui pourrait être une position nécessaire et critique à l’égard des asymétries de l’ordre occidental avec la validation d’un projet impérial expansionniste porté par une autre puissance mondiale.
En définitive, les perceptions latino-américaines de l’agression russe contre l’Ukraine montrent que la région continue d’appréhender les conflits du XXIe siècle à travers les cartes du siècle dernier. L’intérêt à préserver une marge de manœuvre indépendante et à ne pas s’aligner automatiquement sur les diktats de l’Occident demeure un pilier vital de la tradition diplomatique latino-américaine. Toutefois, le défi contemporain laissé par cette crise consiste à rendre cette défense de la souveraineté cohérente sur tous les fronts. L’objectif n’est pas de renoncer à la pensée critique envers les centres de pouvoir traditionnels, mais de veiller à ce que le désir d’autonomie ne se transforme pas en un argument rhétorique qui, par affinité historique ou par rejet des États-Unis, finit par tolérer les transgressions de nouveaux acteurs sur la scène mondiale.
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