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La guerre russo-ukrainienne s’est transformée en une confrontation prolongée d’attrition, où la capacité à tenir — continuité de la défense aérienne, du renseignement, de la surveillance et de la reconnaissance (ISR), munitions, résilience énergétique et production industrielle — compte davantage que toute percée diplomatique ou militaire isolée. Un virage marqué de la politique américaine — d’une prévisibilité centrée sur les alliances vers une approche plus conditionnelle et transactionnelle — oblige l’Europe à accélérer ses dépenses de défense et la coproduction, alors même que la fragmentation persiste. Entre-temps, la Russie continue d’exploiter l’ambiguïté des alliés par une escalade calibrée et progressive, tandis que la Chine accumule discrètement des gains stratégiques et économiques tout en se couvrant. En pratique, l’Ukraine a redéfini la victoire comme la survie nationale, s’efforçant de localiser la production, de renforcer son réseau électrique et de garantir des capacités de défense pluriannuelles.
Plus de trois ans après le début de l’invasion russe à grande échelle, la guerre en Ukraine est devenue le test central de la dissuasion, de la résilience industrielle et de la cohésion occidentale au XXIe siècle. Ce qui avait commencé comme une campagne conventionnelle de haute intensité s’est transformé en une éprouvante confrontation d’adaptation, dans laquelle la logistique, la production de défense et la volonté politique l’emportent sur la manœuvre sur le champ de bataille. La durée du conflit a imposé un recalibrage des hypothèses transatlantiques : les garanties de sécurité américaines sont désormais plus conditionnelles et épisodiques, tandis que la base industrielle de défense fragmentée de l’Europe peine à transformer des engagements de dépenses sans précédent en une production durable. Le paysage stratégique qui en résulte est celui de l’endurance plutôt que de la percée, où des avantages marginaux en matière de production, d’innovation et de coordination pourraient s’avérer décisifs.
Dans le même temps, la stratégie du Kremlin d’escalade calibrée et progressive a élargi les zones grises de la confrontation, des violations de l’espace aérien et cyberattaques à la coercition énergétique. Moscou teste la tolérance de l’OTAN en deçà du seuil de riposte. Ces dynamiques ont rendu la gestion de la dissuasion plus complexe qu’à aucun autre moment depuis la guerre froide. Le pari à long terme de la Russie repose sur la fatigue politique au sein des sociétés occidentales, supposant que les systèmes démocratiques auront davantage de difficultés à maintenir des engagements coûteux au fil du temps. Cette approche brouille les frontières entre la guerre et la paix, obligeant l’Occident à repenser le contrôle de l’escalade, la signalisation et la résilience dans les domaines non cinétiques.
D’autre part, la neutralité opportuniste de la Chine souligne comment les conséquences de la guerre sont exploitées par d’autres grandes puissances afin d’en tirer des avantages politiques et économiques, signalant que la lutte de l’Ukraine concerne autant la configuration de l’ordre international que la souveraineté territoriale. L’exercice d’équilibre de Pékin — tirer profit de ressources russes à prix réduit tout en évitant les sanctions — illustre l’émergence d’une multipolarité transactionnelle où les conflits deviennent des sources de levier plutôt que d’alignement.
Pour Kyiv, l’impératif est passé de la victoire à court terme à la viabilité à long terme. La survie du pays dépend désormais de sa capacité à localiser la production de défense, à maintenir la stabilité budgétaire malgré des flux d’aide incertains, et à bâtir une résilience énergétique et industrielle suffisamment solide pour survivre à la stratégie d’attrition de la Russie. L’adaptation interne de l’Ukraine — de la production d’énergie décentralisée à la production massive de drones — démontre un nouveau modèle d’innovation en temps de guerre sous contrainte. Toutefois, le maintien de ces efforts exige des mécanismes de financement international prévisibles et une coordination occidentale cohérente, qui restent tous deux inégaux. La trajectoire de la guerre jusqu’en 2025 révèle ainsi une compétition multipolaire émergente dans laquelle l’endurance, la coordination et l’adaptabilité détermineront les résultats stratégiques.
Dans ce contexte, cette note d’orientation examine comment l’évolution de la politique américaine, l’adaptation de l’industrie de défense européenne, la stratégie russe d’escalade à double voie, la neutralité opportuniste de la Chine et les efforts d’autonomie de l’Ukraine interagissent pour définir la prochaine phase de la guerre.
| Phase | Fédération de Russie | États-Unis | Union européenne | Chine | Ukraine |
| 2014 – 2015 | La Russie a agi rapidement en Crimée et dans le Donbass, car elle estimait qu’une intervention militaire occidentale était peu probable, particulièrement si les actions étaient hybrides et déniables. L’acceptation des accords de Minsk a permis à Moscou de reformuler son agression comme un processus de « gestion des conflits » tout en gagnant du temps pour ancrer son contrôle administratif et militaire. Le contexte plus large reposait sur la conviction que des faits accomplis calibrés pouvaient modifier les frontières à faible coût s’ils s’accompagnaient d’une couverture diplomatique. | Washington a donné la priorité au maintien de l’unité du front des sanctions du G7 et de l’UE, ce qui impliquait d’accepter une boîte à outils plus restreinte, centrée sur la finance et la diplomatie. L’administration Obama a délibérément limité l’aide létale, craignant l’escalade et une fracture de l’alliance. Le contexte était celui de la gestion américaine des risques : projeter le leadership tout en fixant un plafond à l’implication militaire, que la Russie a intériorisé comme une retenue prévisible. | Les gouvernements européens ont concilié l’indignation politique avec l’autopréservation économique : les sanctions ont été coordonnées, mais se sont délibérément arrêtées avant les coupures énergétiques. Les rotations de l’OTAN ont signalé la solidarité, mais évité le stationnement permanent que Moscou aurait pu présenter comme une escalade. Cela a révélé la vulnérabilité structurelle de l’Europe — disposée à punir, mais pas à modifier fondamentalement sa dépendance à l’énergie russe ni à s’engager dans un changement de posture de défense à grande échelle. | La priorité de Pékin était d’éviter l’enlisement tout en bénéficiant discrètement de l’isolement de la Russie ; la neutralité offrait de la flexibilité et préservait les échanges commerciaux. Sa rhétorique mettait l’accent sur la souveraineté et le dialogue, mais la Chine a évité de sanctionner Moscou ou de critiquer ouvertement l’annexion. Le contexte plus large était celui d’une couverture stratégique : préserver les liens avec la Russie, tirer des leçons de la conception des sanctions occidentales et observer l’innovation militaire sans subir de coûts réputationnels. | Kyiv faisait face à des menaces existentielles et a choisi une double voie : se mobiliser militairement tout en s'engageant diplomatiquement afin de gagner du temps. Accepter Minsk impliquait de sacrifier du territoire à court terme, mais de préserver la survie de l'État, tandis que des réformes étaient lancées pour susciter la sympathie et l'aide occidentales. Le contexte plus profond était celui de la dépendance : l'Ukraine pouvait combattre, mais soutenir l'effort de guerre dépendait de soutiens extérieurs en matière de sécurité et de finances, inscrivant une asymétrie dans son effort de guerre. |
| Objectif stratégique | Consolider les gains territoriaux tout en évitant une intervention militaire occidentale à grande échelle. | Diriger la réponse de la coalition – préserver la cohésion de l'alliance tout en évitant un combat direct avec la Russie. | Augmenter les coûts pour la Russie tout en évitant une escalade militaire immédiate qui pourrait déclencher une guerre plus large. | Préserver les liens économiques ; éviter d'être entraînée dans la confrontation ; exploiter les possibilités créées par la fragmentation occidentale. | Survivre, protéger l'intégrité territoriale dans la mesure du possible et mobiliser le soutien international. |
| Schéma stratégique | Expansionnisme → guerre hybride → gel diplomatique → contrôle normalisé, institutionnalisant le modèle de prise et de gel. | Préserver la cohésion de l'alliance → privilégier les sanctions multilatérales → éviter l'engagement cinétique → gérer le risque d'escalade, inscrivant la retenue dans la direction de la coalition. | Unité sur les sanctions → évitement de l'escalade militaire → recours aux instruments économiques → vulnérabilité due à la dépendance énergétique, façonnant une posture de sécurité réactive plutôt que proactive. | Neutralité publique → continuité économique → facilitation silencieuse → construction de leviers, transformant l'ambiguïté en couverture stratégique. | Survie immédiate → compromis via Minsk → réformes comme levier → dépendance au soutien occidental, fusionnant endurance militaire et signalement politique. |
| 2017–2020 | A maintenu « la guerre à feu doux » tout en élargissant le théâtre des opérations à la mer (la confrontation de 2018 dans le détroit de Kertch/la mer d'Azov) et en approfondissant la passeportisation des résidents de Donetsk/Louhansk occupés afin de verrouiller son influence sans escalade totale. Stratégie : mettre sous pression, sonder et s'enraciner tout en testant les lignes rouges occidentales. | Est passée de l'aide uniquement non létale à une aide létale calibrée (Javelin en 2018, un complément en 2019 et des patrouilleurs Mark VI en 2020), a élargi les pouvoirs de sanction (CAATSA 2017), a ciblé Nord Stream 2 (PEESA dans la NDAA pour l'exercice 2020, incitant Allseas à suspendre la pose de pipelines en déc. 2019) et s'est retirée du traité FNI en invoquant le non-respect par la Russie. Un gel fin 2019 des fonds de sécurité pour l'Ukraine a conduit le GAO à conclure à une violation de la loi. | A maintenu l'unité sur les sanctions par des reconductions semestrielles et a ajouté des mesures après l'escalade de Kertch/Azov, tout en conciliant l'exposition énergétique et les divergences intra-UE (par exemple sur Nord Stream 2). La coordination OTAN-UE s'est poursuivie ; les changements fondamentaux de posture sont restés progressifs. | Est restée publiquement « neutre » – sans sanctions contre la Russie et sans reconnaissance de l'annexion de la Crimée – tout en recherchant un levier économique, notamment par les tentatives d'investisseurs chinois (Skyrizon) d'acquérir le constructeur ukrainien de moteurs Motor Sich (participations gelées dès 2017 ; les États-Unis ont ensuite placé Skyrizon sur liste noire). Une couverture classique : préserver les liens avec Kyiv et Moscou, apprendre de la conception des sanctions occidentales, éviter l'enchevêtrement. | La réinitialisation politique avec Zelenskyy (2019) a permis des mesures humanitaires et une reprise de la diplomatie (sommet Normandie à Paris), et a inauguré le cessez-le-feu des mesures additionnelles du 27 juillet 2020, qui a temporairement réduit les violations. Simultanément, Kyiv a intégré l'aide létale américaine (Javelin, équipements navals) et a commencé à reconstruire sa résilience maritime après Kertch. |
| Objectif stratégique | Consolider le contrôle de facto du Donbas et de la Crimée, étendre le levier coercitif (notamment en mer) et éviter une guerre Occident-Russie tout en façonnant les faits sur le terrain en vue d'un futur accord. | Augmenter les coûts pour Moscou sans combat direct : sanctions + géopolitique énergétique (NS2), transferts d'armes sélectifs, posture alliée via l'EDI et pression sur le contrôle des armements (sortie du FNI) – tout en contenant le risque d'escalade. | Préserver l'unité et la dissuasion à un coût économique acceptable, maintenir vivants les mécanismes de Minsk/Normandie et gérer les dépendances énergétiques sans fracturer le consensus. | Exploiter l'ambiguïté pour des gains économiques et technologiques (par exemple Motor Sich), éviter l'exposition secondaire aux sanctions occidentales et observer/apprendre des mécanismes de sanctions, tout en conservant des options avec la Russie. | Survivre et stabiliser : obtenir le soutien occidental, désamorcer tactiquement (échanges de prisonniers, cessez-le-feu de juillet 2020), se moderniser sélectivement (Javelin/bateaux) et reconstruire la dissuasion maritime après Azov/Kertch. |
| Schéma stratégique | Guerre de faible intensité + intégration hybride (passeports, empiètement juridique/administratif) → coercition maritime → gel diplomatique ponctué d'accords tactiques. | Direction de coalition avec puissance dure calibrée : sanctions CAATSA/PEESA → aide létale ciblée (mais ne changeant pas la donne) → sortie du contrôle des armements (FNI) → volatilité politique épisodique (gel de l'aide en 2019), le tout dans un cadre de gestion de l'escalade. | Renouvellements habituels + ajouts sélectifs (réponse à Kertch) → diplomatie axée sur le processus (Normandie/Minsk), tandis que les réalités énergétiques limitent les initiatives plus audacieuses ; unité maintenue mais prudente. | L'ambiguïté comme stratégie : neutralité publique, implantations technologiques/industrielles en Ukraine sous surveillance, aucune rupture ouverte avec Moscou ; le levier s'accroît sans engagements formels. | Réinitialisation → renforcement de confiance humanitaire → accalmie tactique (cessez-le-feu de mi-2020), tout en capitalisant sur les équipements occidentaux et en maintenant ouverts les canaux de négociation ; la résilience croît mais demeure dépendante de l'extérieur. |
| 2021–2025 | A lancé l'invasion à grande échelle (24 fév. 2022), puis a basculé d'un blitz raté contre Kyiv vers une campagne d'attrition industrialisée, soutenue par une mobilisation partielle (21 sept. 2022) et les revendications d'annexion sur quatre régions (30 sept. 2022). A intensifié les frappes hivernales contre l'énergie et réalisé des gains progressifs tels qu'Avdiivka (fév. 2024), tout en étant repoussée en mer – les frappes ukrainiennes ont contraint les moyens de la flotte de la mer Noire à se disperser loin de Sébastopol. A également quitté l'Initiative céréalière de la mer Noire (17 juil. 2023). | A dirigé la réponse de la coalition et augmenté l'aide par « paliers » de capacités : HIMARS/défense aérienne → munitions à sous-munitions DPICM (juil. 2023) → ATACMS (300 km) (avril 2024). A autorisé un usage limité des armes américaines pour des frappes à l'intérieur de la Russie près de Kharkiv (30 mai 2024). A obtenu le complément de 60,8 Md $ (avr. 2024) et conclu un accord bilatéral de sécurité de 10 ans avec Kyiv (juin 2024). Au total, 66,9 Md $ d'aide militaire américaine depuis fév. 2022 (au 1er janv. 2025). | Est devenue l'ancrage de l'Ukraine pour le soutien macrofinancier et militaire : a lancé la Facilité pour l'Ukraine de 50 Md € (2024-27) ; a mobilisé et abondé la Facilité européenne pour la paix pour l'aide létale ; a mis en place EUMAM Ukraine pour entraîner les forces ; et a fait évoluer les paquets de sanctions (par exemple le 14e en juin 2024), en renforçant l'application et les mesures liées à l'énergie. A ouvert les négociations d'adhésion à l'UE avec l'Ukraine (25 juin 2024). | A déclaré un partenariat sans limites avec la Russie (4 fév. 2022) et présenté un document de position en 12 points sur la guerre (fév. 2023). A publiquement évité de fournir une aide létale à la Russie tout en développant les canaux commerciaux et de biens à double usage, ce qui a entraîné des sanctions occidentales contre des entités basées en RPC. Xi a également parlé avec Zelenskyy (26 avr. 2023) sans modifier l'alignement fondamental. | A survécu et s'est adaptée : a défendu Kyiv (printemps 2022), libéré l'oblast de Kharkiv et Kherson (rive droite) en 2022, puis est passée à une guerre d'attrition et de frappes en profondeur – drones/missiles dégradant les actifs énergétiques russes et ceux de la flotte de la mer Noire et rouvrant un corridor céréalier « temporaire » en 2023 après le retrait de Moscou de l'accord de l'ONU. A durci la politique des effectifs (âge de conscription à 25 ans ; règles de mobilisation actualisées) et a commencé à intégrer des F-16/Mirage-2000 en 2024. |
| Objectif stratégique | Imposer une nouvelle réalité territoriale et une négociation aux conditions de Moscou en tenant plus longtemps que la détermination occidentale, en soutenant l'économie de guerre et en progressant par usure là où cela est possible, tout en consolidant le contrôle des zones occupées. | Permettre à l'Ukraine de se défendre, de dissuader et de tenir – augmenter les coûts pour la Russie, éviter une guerre directe OTAN-Russie et verrouiller un soutien pluriannuel (complément + pacte de 10 ans) tout en renforçant les contrôles à l'exportation/sanctions. | Soutenir l'Ukraine et contraindre la Russie à grande échelle (financière, militaire, industrielle) tout en arrimant Kyiv à la voie de l'UE et en comblant les failles de contournement des sanctions. | Préserver l'ambiguïté stratégique : se présenter comme médiateur neutre, éviter les sanctions occidentales, conserver un levier économique auprès de Moscou et orienter tout règlement vers les éléments de langage chinois. | Survivre, s'adapter et imposer des coûts : défendre les nœuds critiques de population/d'énergie, étendre le levier des frappes à longue portée, renforcer la défense aérienne et accélérer l'intégration euro-atlantique pour ancrer la sécurité à long terme. |
| Schéma stratégique | Blitz → attrition → retranchement : mobilisation + revendications d'annexion ; bombardement énergétique saisonnier ; avancées par étapes (par exemple Avdiivka), alors même que le risque naval en Crimée a imposé la dispersion. | Échelle de capacités + garde-fous politiques : escalade régulière des systèmes (DPICM → ATACMS) et autorisations limitées (usage transfrontalier limité), associées à des hausses de financement (complément d'avril 2024) et à un cadre de sécurité de 10 ans. | Processus + échelle : paquets de sanctions, abondements de la FEP et formation EUMAM, puis négociations d'adhésion et la Facilité de 50 Md € pour rendre le soutien prévisible et mieux isolé de la politique américaine. | Neutralité rhétorique, couverture pratique : messages de paix tout en approfondissant les liens avec la Russie et en testant les lignes de sanctions – suscitant des mesures ciblées des États-Unis/de l'UE contre des entités de la RPC. | De la manœuvre à la pression systémique : après les offensives de 2022, l'accent s'est déplacé vers la défense aérienne + les frappes en profondeur (énergie/logistique, flotte de la mer Noire) et la reconstitution des effectifs (âge de conscription de 25 ans), tandis que l’intégration des avions de combat modernes a lentement commencé à remodeler l'équilibre de la guerre aérienne. |
L’évolution de la guerre russo-ukrainienne n’est plus considérée comme une succession de crises, mais comme un continuum d’adaptation stratégique. La conduite de la Russie est demeurée structurellement cohérente : coercition hybride, escalade calibrée et progressive, alternant entre offensives ouvertes et annexion bureaucratique afin de normaliser l’occupation. Pour les États-Unis, le pendule est passé d’un multilatéralisme prévisible à un bilatéralisme conditionnel, redéfinissant les limites et les instruments de l’engagement occidental, et déplaçant l’équilibre entre dissuasion, gestion de l’escalade et partage du fardeau. L’Europe a, en effet, été contrainte de passer de la dépendance à une affirmation de soi hésitante au moyen de la politique industrielle, de prêts à la défense et de dispositifs de coproduction. Pendant ce temps, la neutralité apparente de la Chine évolue vers un soutien matériel — une stratégie de couverture tenant compte des sanctions qui accroît son influence sur Moscou tout en exploitant les fractures transatlantiques. Dans ce contexte, l’Ukraine est passée du statut de bénéficiaire d’aide à celui de coproductrice de sécurité — en maintenant la défense aérienne et l’ISR, en industrialisant sur son territoire et avec ses alliés, en gardant le réseau électrique opérationnel sous les bombardements, et en consolidant l’intégration euro-atlantique plus vite que la Russie ne peut normaliser les faits accomplis. L’implication stratégique est claire : seule une stratégie à l’échelle d’une vaste coalition qui met l’aide à l’abri des cycles politiques, ferme les canaux de contournement des sanctions et accélère la coproduction et l’intégration euro-atlantique devancera l’approche de Moscou fondée sur le temps et la pression.
Sous Biden, la politique étrangère était explicitement centrée sur les alliances, multilatérale et guidée par les valeurs. Son administration a cherché à donner la priorité aux alliés en revitalisant le réseau mondial de partenariats des États-Unis et en réaffirmant l’engagement en faveur de la défense collective. La doctrine Biden présentait explicitement l’engagement américain comme partie intégrante d’un effort plus large visant à défendre l’ordre international libéral contre la résurgence autoritaire. Il a constamment érigé l’OTAN, le G7 et l’UE en pierres angulaires stratégiques — une vision codifiée dans la Stratégie de sécurité nationale de 2022, qui décrivait les alliances comme le plus important atout stratégique des États-Unis. La guerre de la Russie contre l’Ukraine est devenue un élément moteur essentiel pour les démocraties américaine et européennes, faisant de la solidarité avec Kyiv une épreuve déterminante de l’unité occidentale. L’administration s’est également réengagée auprès d’institutions mondiales telles que l’ONU, l’OMC et l’OMS, soulignant un retour à la coopération multilatérale face aux défis transfrontaliers allant de la santé au climat et au commerce.
La marque distinctive de la politique étrangère de Biden était la prévisibilité et la solidarité. Après les turbulences de la première administration Trump, l’administration a cherché à réaffirmer le rôle traditionnel de leadership des États-Unis sur la scène internationale, en plaçant les valeurs démocratiques au cœur de l’engagement américain et en présentant la compétition avec la Russie et la Chine comme un affrontement mondial entre démocratie et autoritarisme. Cette approche a rassuré les alliés quant à la pérennité et à l’ancrage normatif du leadership américain. Elle a toutefois également créé des tensions, car la défense de la démocratie dans le monde exigeait des engagements militaires, économiques et diplomatiques soutenus, qui risquaient de mettre à rude épreuve les ressources des États-Unis. Concilier la crédibilité à l’étranger avec les contraintes politiques et budgétaires intérieures restait un défi persistant.
La transition du président Joe Biden au président Donald Trump représente non seulement un changement de leadership, mais aussi une redéfinition fondamentale de la manière dont les États-Unis conçoivent leur rôle dans le monde. Les deux administrations ont reconnu l’intensification de la compétition entre grandes puissances, mais elles ont fortement divergé quant à la doctrine, aux instruments et au fondement politique.
Dans cette seconde administration, la politique étrangère était explicitement pragmatique et sensible aux coûts. Les conseillers du président Trump soutenaient que le leadership américain avait trop souvent constitué une subvention pour des alliés qui n’investissaient pas dans leur propre défense, et ont appelé à un changement radical en matière de partage équitable du fardeau. Le président a constamment présenté les alliances comme des accords conditionnels plutôt que comme des obligations durables, reflétant son affirmation de longue date selon laquelle les engagements américains devraient être évalués à l’aune du bénéfice national immédiat.
Contrairement au président Biden, qui mettait l’accent sur la promotion de la démocratie comme principe organisateur de l’engagement américain, le président Trump a rejeté une politique étrangère fondée sur les valeurs au profit d’une hiérarchisation fondée sur les intérêts. Les analystes ont observé que cette approche visait à prévenir la surextension stratégique en limitant la portée des obligations des États-Unis et en se concentrant sur les régions offrant le rendement le plus élevé. Cela a produit une hiérarchie des priorités : la Chine comme défi déterminant pour la planification de la défense et l’allocation des ressources ; l’Europe appelée à assumer davantage de responsabilités pour sa propre sécurité ; et le Moyen-Orient redéfini autour de la lutte antiterroriste et de la stabilité énergétique plutôt que de la promotion de la démocratie à grande échelle.
La marque distinctive de la politique étrangère de Donald Trump est la conditionnalité associée à une imprévisibilité délibérée. Pour Washington, cette stratégie promettait efficacité et levier : elle visait à réduire les coûts du leadership mondial tout en contraignant les alliés à assumer une part plus importante du fardeau. Son administration présente constamment l’engagement américain comme conditionnel plutôt qu’automatique, associant des assurances de soutien à des suggestions de repli. Pourtant, l’incertitude systémique contraint les partenaires à s’interroger sur la fiabilité des engagements américains et stimule en Europe et en Asie des efforts parallèles visant à se prémunir contre la volatilité américaine. En ce sens, l’imprévisibilité n’était pas un sous-produit tactique, mais un principe organisateur de la politique étrangère américaine — redéfinissant le rôle des États-Unis dans le système international selon des termes explicitement liés à leur intérêt national.
La politique étrangère du président Trump privilégie les intérêts américains par rapport aux normes universelles, favorisant les accords bilatéraux et des engagements sélectifs de type club, plutôt que d’adhérer pleinement à des cadres multilatéraux universels ou institutionnels, mettant l’accent sur les intérêts américains et les renégociations plutôt que sur un vaste engagement en faveur de la gouvernance mondiale et envers la présidence elle-même.
Donald Trump a également centralisé la prise de décision en matière de politique étrangère à la Maison-Blanche, réduisant l’influence des contre-pouvoirs institutionnels traditionnels. Contrairement aux présidents précédents qui s’appuyaient largement sur des processus interministériels, le président Trump a constamment privilégié l’instinct personnel et la conclusion d’accords bilatéraux au détriment du consensus bureaucratique. Sa seconde administration est entrée en fonction avec moins de contraintes internes ou externes, puisque bon nombre des « adultes » qui tempéraient ses décisions lors de son premier mandat n’étaient plus en place. Cette personnalisation de la diplomatie était déjà évidente lors de son premier mandat à travers des sommets très médiatisés avec des dirigeants tels que Kim Jong Un et Vladimir Poutine, qui contournaient l’examen du Département d’État et du Pentagone. Parallèlement, le président Trump s’appuie de plus en plus sur des envoyés spéciaux — des personnalités qui bénéficiaient de sa confiance exclusive et opéraient souvent en dehors de la coordination interministérielle traditionnelle — institutionnalisant ainsi un canal diplomatique alternatif façonné davantage par la confiance présidentielle en tant que telle. Les analystes ont également observé que le président Trump abordait souvent les événements très médiatisés en privilégiant leur dimension performative au détriment du protocole diplomatique traditionnel.
Il est essentiel de noter que la politique étrangère du président Trump représente un écart significatif par rapport aux engagements antérieurs des États-Unis envers l’Ukraine, notamment ceux inscrits dans le mémorandum de Budapest de 1994. En vertu de cet accord, les États-Unis, aux côtés du Royaume-Uni et de la Russie, se sont engagés à respecter la souveraineté de l’Ukraine et à fournir des assurances de sécurité en échange de l’abandon par Kyiv du troisième plus grand arsenal nucléaire mondial. Bien que le mémorandum ait offert des « assurances » plutôt que des garanties contraignantes, il symbolisait l’engagement politique de Washington envers l’intégrité territoriale de l’Ukraine. La doctrine America First de Donald Trump, en revanche, réinterprète ces engagements à travers une perspective transactionnelle — en mettant l’accent sur la réciprocité et la conditionnalité plutôt que sur une assurance sans limites. Ce changement souligne la transformation plus large de la politique étrangère américaine : d’une tutelle normative vers un calcul d’engagement sélectif guidé par le bénéfice national.
Dans sa seconde version, America First a redéfini le leadership américain non comme un garant de l’ordre mondial, mais comme un système transactionnel conçu pour préserver la primauté américaine à moindre coût. Ce changement a raisonnablement suscité chez certains alliés des questions sur la pérennité des engagements américains, particulièrement en Europe, où l’incertitude quant à la posture de Washington pourrait affecter les perceptions de la dissuasion. Un modèle de leadership plus étroit, fondé sur les intérêts, peut permettre à Washington de se concentrer sur les principaux défis stratégiques, plutôt que de disperser ses efforts sur chaque enjeu mondial. Néanmoins, les analystes avertissent qu’une ambiguïté excessive quant à l’engagement pourrait enhardir les adversaires et affaiblir la crédibilité des alliances américaines. D’autres soulignent qu’une conception plus étroite du leadership, fondée sur les intérêts, pourrait limiter l’ampleur de la capacité des États-Unis à constituer des coalitions sur des enjeux mondiaux tels que le changement climatique, le commerce ou les pandémies. L’épreuve centrale pour Washington est de savoir si ce modèle conditionnel — qui met l’accent sur le partage équitable du fardeau et la réciprocité dans les relations commerciales bilatérales — peut préserver l’influence américaine sans saper les alliances et institutions mêmes qui la soutiennent.
Pour le président Trump et ses conseillers, l’invasion russe de l’Ukraine n’a jamais porté sur la sauvegarde de l’ordre international libéral, mais plutôt sur un terrain permettant de mettre en pratique les principes d’America First. Ce qui semblait autrefois ad hoc lors de son premier mandat a été formalisé en un cadre de gouvernance. Pour les alliés des États-Unis, ce recalibrage introduit une incertitude persistante quant à la portée et à la pérennité des engagements américains. Pour l’Ukraine, il souligne la nécessité de se préparer à un rôle américain plus restreint, davantage guidé par les intérêts et moins ancré dans des obligations universelles.
Sous Biden, les États-Unis ont réinvesti dans l’OTAN, se sont réengagés auprès du G7 et de l’UE, et sont revenus dans les institutions mondiales. Pour l’Europe, cela a signifié un retour à la prévisibilité : la coopération transatlantique sur le climat, le commerce et les crises sanitaires mondiales indiquait que Washington considérait ses alliés comme des atouts stratégiques plutôt que comme des concurrents. Cela a permis à l’UE de se positionner comme partenaire dans l’élaboration de la gouvernance multilatérale, de la diplomatie climatique à la réforme de l’OMC, tout en maintenant un alignement étroit avec les priorités mondiales des États-Unis. La prévisibilité, en soi, a également suscité un large consensus parmi les alliés, ce qui a permis la coordination des sanctions, renforcé et approfondi la coopération en matière de sécurité et de défense, et favorisé la diversification énergétique. Les États-Unis ont pris des mesures importantes pour renforcer la posture de dissuasion et de défense de l’OTAN, l’OTAN restant le garant indispensable de la dissuasion face à l’agression russe. Il convient de noter que, si les États-Unis ont fourni 52 % de l’équipement militaire des membres européens entre 2015 et 2019, cette part est passée à 64 % au cours de la période de cinq ans suivante. Même si les membres de l’OTAN s’appuyaient sur le parapluie stratégique de Washington, l’Europe restait largement sous-investie dans la défense.
Pourtant, du point de vue européen, le multilatéralisme de Biden n’était pas sans limites. Bruxelles considérait souvent l’approche de Washington à l’égard de l’OTAN comme excessivement pilotée par les États-Unis, les initiatives clés étant présentées comme des partenariats transatlantiques mais façonnées principalement par les priorités américaines. Le multilatéralisme limité de Biden fait souvent passer les intérêts intérieurs américains en premier, tout en rétablissant rhétoriquement la coopération. Des tensions sont apparues sur le commerce, avec le maintien des droits de douane sur l’acier et l’aluminium, sur l’Inflation Reduction Act, que les Européens ont critiqué comme protectionniste, et sur le retrait chaotique des États-Unis d’Afghanistan, qui a renforcé l’impression que Washington agissait toujours unilatéralement sur les questions essentielles de sécurité. Les Européens ont également relevé un manque de clarté stratégique à long terme dans la politique étrangère. Si l’administration a efficacement mobilisé les alliés face aux crises immédiates, ses détracteurs ont soutenu qu’elle ne parvenait souvent pas à transformer la solidarité à court terme en une stratégie cohérente de gestion des défis systémiques. Le rapport IDEAS de la London School of Economics a décrit l’Europe comme « pratiquant la couverture par défaut », se préparant à des scénarios dans lesquels le leadership américain était incohérent ou absent. L’ambiguïté de la politique étrangère de Biden était manifeste dans l’Indo-Pacifique, où les partenaires européens avaient souvent du mal à discerner la stratégie ultime de Washington à l’égard de la Chine, relevant que les engagements américains semblaient ambitieux dans la rhétorique mais moins clairs dans leur mise en œuvre. Au Moyen-Orient, l’évolution des priorités américaines – du souhait de réduire l’empreinte militaire à un réengagement lors des crises – a laissé les alliés européens dans l’incertitude quant à la pérennité des engagements américains. L’absence de lignes rouges clairement formulées a parfois permis à des adversaires, de la Russie à l’Iran, de tester la détermination occidentale sans subir de conséquences décisives. Pour beaucoup en Europe, cela a renforcé un sentiment de vulnérabilité : même sous un président qui plaçait les alliances au centre de la politique étrangère américaine, le leadership oscillait fréquemment entre une rhétorique grandiloquente et une exécution hésitante. Il en a résulté une préoccupation persistante : l’unité transatlantique, bien que revitalisée, restait réactive et guidée par les crises plutôt qu’ancrée dans une vision stratégique durable et tournée vers l’avenir.
Les alliés européens ont connu un contraste saisissant entre le multilatéralisme limité de Joe Biden et l’America First de Donald Trump. Pour beaucoup en Europe, la seconde investiture de Donald Trump a confirmé les craintes selon lesquelles la politique étrangère des États-Unis entrait dans une nouvelle phase structurelle. Cela a conduit les décideurs européens à considérer de plus en plus les assurances de sécurité américaines comme dépendant de l’évolution des intérêts stratégiques de Washington plutôt que comme des obligations permanentes. L’accent mis une nouvelle fois par le président Trump sur une diplomatie transactionnelle et épisodique a soulevé des questions quant à la crédibilité de l’OTAN et au maintien de l’article 5 comme garantie inébranlable. Cela a clairement signalé aux Européens que le désengagement des États-Unis à l’égard du multilatéralisme traditionnel n’était peut-être plus une turbulence épisodique, mais une caractéristique structurelle de l’approche de Washington.
Les gouvernements européens ont donc commencé à recalibrer leurs stratégies selon des lignes à la fois géographiques et politiques. Les États d’Europe centrale et orientale, en particulier la Pologne et les pays baltes, malgré leurs efforts pour accroître les dépenses de défense – par exemple, celles de la Pologne sont passées d’environ 2,7 % du PIB en 2022 à environ 4,2 % en 2024, avec une projection de 4,7 % en 2025 – continuent de considérer la présence militaire américaine comme indispensable. Les États d’Europe occidentale, en revanche, ont interprété la conditionnalité de Trump comme renforçant les débats de longue date sur l’autonomie stratégique de l’Europe. Dans ce contexte, les arguments français – défendus de la manière la plus visible par le président Emmanuel Macron – concernant les risques d’une dépendance excessive aux garanties américaines ont regagné de l’attention, sans pour autant recueillir une adhésion universelle. Berlin, ayant adopté sa Zeitenwende, s’est prudemment aligné sur certains aspects de cette vision : non seulement l’Allemagne a augmenté ses dépenses de défense, mais elle a aussi investi du capital politique dans des mécanismes de défense à l’échelle de l’UE, tels que de nouveaux projets de CSP, le Fonds européen de la défense et l’Initiative européenne du bouclier aérien. Ces efforts visent à mutualiser les ressources et à faire progresser une architecture plus intégrée de défense aérienne et antimissile – alors même que des difficultés persistent en matière de financement, de coordination et d’alignement politique entre les États membres.
Au niveau de l’UE, les institutions se sont appuyées sur la Boussole stratégique en matière de sécurité et de défense (adoptée en 2022), qui a établi une feuille de route jusqu’en 2030 afin de renforcer la capacité de l’Europe à agir de manière indépendante. En 2024, la Commission européenne a dévoilé la première stratégie industrielle européenne de défense, qui a identifié la « préparation en matière de défense » comme une priorité et introduit de nouveaux outils pour stimuler les acquisitions conjointes, accroître les capacités de production et consolider la base industrielle de défense. Cela a été suivi, en 2025, par le lancement du programme Security Action for Europe , doté de 150 milliards d’euros de prêts préférentiels, conçu pour accélérer l’acquisition de capacités critiques telles que la défense aérienne, l’artillerie et les munitions. Ces initiatives, parmi d’autres, visaient à présenter l’autonomie non pas comme un substitut à l’OTAN, mais comme un complément nécessaire pour renforcer la capacité de l’Europe à agir lorsque le leadership américain vacille. Les analystes européens soulignent qu’une véritable autonomie nécessite de bâtir une base industrielle européenne de défense consolidée et de privilégier les acquisitions au sein de l’UE afin de réduire la dépendance aux fournisseurs non européens. Dans ce contexte, l’approche transactionnelle des États-Unis à l’égard des alliances est interprétée à la fois comme un avertissement et comme une opportunité : un avertissement selon lequel le désengagement américain des engagements multilatéraux pourrait devenir structurel, et une opportunité pour l’Europe de surmonter le sous-investissement chronique et la fragmentation de sa politique de défense.
Toutefois, l’évaluation européenne de la conditionnalité de Trump n’est pas uniformément négative. D’une part, la pression américaine a stimulé des investissements longtemps retardés, réduisant certains écarts dans le partage des charges au sein de l’OTAN. D’autre part, la crédibilité de la dissuasion dépend de plus en plus de la perception : l’ambiguïté entourant les lignes rouges de l’OTAN et l’article 5 a accru les craintes qu’une posture américaine transactionnelle n’encourage les adversaires à mettre à l’épreuve la cohésion de l’Alliance. Dans cet environnement, les dirigeants européens ont fait progresser l’approche de la Coalition des volontaires, qui a cherché à finaliser de solides garanties de sécurité pour l’Ukraine. L’initiative a été principalement portée par la France et le Royaume-Uni, dont le leadership proactif contraste avec l’engagement plus prudent de l’Allemagne et de la Pologne – des pays qui hésitent encore à assumer un rôle de première ligne. Vingt-six États se sont engagés à contribuer à une force de réassurance post-conflit, mais beaucoup restent réticents à déployer du personnel en Ukraine à moins que les États-Unis ne le fassent également. En pratique, les groupes UE-États-Unis-Ukraine s’emploient à concevoir un cadre opérationnel pragmatique – en définissant ce qui doit être mis en œuvre, et quand (certains éléments devant être mis en œuvre avant « la fin de la guerre »), et comment assurer la cohérence entre les acteurs. La transition de Biden à Trump cristallise ainsi un paradoxe plus large : les États-Unis demeurent au centre de l’architecture de sécurité européenne, mais leur fiabilité n’est plus considérée comme acquise. L’impératif stratégique est désormais de préserver l’engagement américain tout en développant simultanément des capacités européennes autonomes capables d’agir lorsque les priorités américaines évoluent.
Le résultat d’un tel paradigme s’est toutefois jusqu’à présent traduit par une réponse européenne fragmentée. Les capitales d’Europe occidentale soulignent l’urgence de réduire la dépendance en renforçant la politique industrielle de défense, en améliorant les acquisitions conjointes/communes et en investissant dans l’autonomie stratégique à long terme. Les États de première ligne, surtout en Europe centrale et orientale, se concentrent au contraire sur la conclusion d’accords bilatéraux avec les États-Unis et sur la garantie d’une dissuasion renforcée de l’OTAN sur le flanc oriental, tout en augmentant leurs propres budgets de défense. Les deux approches reflètent une reconnaissance commune du fait que le pacte transatlantique a fondamentalement changé. Sous Trump, l’Europe ne présume plus d’une solidarité automatique, mais doit négocier activement sa place dans le calcul sécuritaire américain. Cette dynamique a engendré à la fois de l’anxiété et de l’élan : de l’anxiété quant à la pérennité des engagements américains, mais aussi de l’élan pour investir dans de plus grandes capacités européennes tout en maintenant l’engagement des États-Unis en tant que partenaire indispensable à la sécurité et à l’influence internationale de l’Europe.
Du point de vue de Moscou, le contraste entre le multilatéralisme limité de Joe Biden et l’America First de Donald Trump a également été saisissant. Sous Biden, l’unité de l’OTAN et l’imposition de sanctions à la Russie, conjointement à l’aide militaire occidentale continue à l’Ukraine, ont renforcé ce que les analystes considèrent comme une approche de confinement renforcé. Le Kremlin a considéré le fait que Biden présente fréquemment le conflit comme une confrontation entre démocratie et autoritarisme non seulement comme idéologique, mais aussi comme existentiel – un signal implicite que Moscou était isolée et dépeinte comme un paria.
Le retour de Trump a toutefois été interprété à Moscou à la fois comme un risque et comme une opportunité. Les analystes russes observent que l’accent mis par Washington sur le partage des charges et les alliances conditionnelles pourrait devenir un test de cohésion : si les alliés européens ne répondent à plusieurs reprises pas aux attentes de Washington, les frictions internes pourraient s’aggraver et la crédibilité s’éroder. De telles tensions sont vues à Moscou comme un terrain fertile pour des tactiques hybrides destinées à exacerber les divisions au sein de l’OTAN – que ce soit par la désinformation, les intrusions informatiques, le levier énergétique ou l’escalade dans les espaces contestés. Les responsables russes ont constamment présenté la conditionnalité américaine comme de l’hésitation, renforçant le récit selon lequel le temps joue en faveur de Moscou : soutiennent-ils, une pression militaire et politique soutenue finira par fracturer la cohésion des alliés. Cette perception sous-tend la conviction de Moscou selon laquelle l’ambiguïté des intentions américaines définit la marge de manœuvre permettant de consolider les gains territoriaux en Ukraine, de tester la résilience des gouvernements européens et de préserver son influence dans la région post-soviétique.
Moscou reconnaît toutefois aussi des contraintes et des risques. La diplomatie transactionnelle du président Trump signale d’éventuels ajustements, mais non un désengagement complet des États-Unis de la sécurité européenne. Au contraire, l’augmentation des investissements et de la planification en matière de défense à Washington est interprétée comme renforçant la dissuasion tant vis-à-vis de la Russie que de la Chine. Par exemple, la Russie a vivement critiqué les initiatives américaines visant à étendre la défense antimissile – telle qu’une proposition de dôme de fer pour l’Amérique – les présentant comme des efforts destinés à modifier l’équilibre stratégique. Les stratèges russes soulignent que le Kremlin réagit en accélérant la modernisation de la défense, en fortifiant les bases et en maintenant un haut niveau de préparation dans l’ensemble de ses districts militaires occidentaux et méridionaux. Ces mesures sont présentées comme des nécessités défensives, mais elles signalent extérieurement l’intention de préserver un levier coercitif sur les voisins et de maintenir sa pertinence dans l’équilibre mondial.
Dans le même temps, les responsables russes ont mis en garde contre une possible spirale d’escalade, présentant les actions américaines comme déstabilisatrices tout en cherchant à préserver au moins des canaux minimaux de communication stratégique. Les notifications d’essais de missiles et les mécanismes de déconfliction sont maintenus, reflétant la reconnaissance par Moscou du fait qu’une erreur de calcul pourrait conduire à une confrontation incontrôlée. En pratique, le calcul russe combine ainsi opportunisme et prudence : exploiter les divisions occidentales perçues tout en se préparant à une confrontation prolongée dans laquelle la dissuasion, les tactiques hybrides et l’escalade demeurent des instruments centraux de l’action de l’État.
Moscou considère depuis longtemps l’ambiguïté des engagements américains comme une ouverture exploitable. Les analystes russes présentent l’incertitude quant à la volonté de Washington de respecter la défense collective comme une occasion de faire avancer les intérêts stratégiques du Kremlin sans provoquer de réponse décisive. Ainsi, les débats sur le partage des charges, la fatigue des alliés et les garanties américaines conditionnelles révèlent des vulnérabilités qui peuvent être systématiquement mises à l’épreuve. Les tactiques hybrides – allant des opérations informatiques et de la désinformation à la coercition énergétique et au financement politique occulte – sont considérées comme particulièrement efficaces parce qu’elles approfondissent les divisions au sein des sociétés alliées et retardent la prise de décision collective. L’ambiguïté du leadership américain accroît donc l’utilité de tels outils, offrant une liberté d’action pour ancrer l’influence dans la région post-soviétique et tester à faible coût la détermination occidentale.
Le premier test majeur du nouvel environnement de signalisation transatlantique a eu lieu de la fin janvier à la mi-mars 2025, lorsque Washington a brièvement réduit le flux de renseignements vers l’Ukraine. Début mars, les autorités américaines ont suspendu l’accès de Kyiv à des flux de renseignements critiques, y compris la plateforme d’imagerie satellite Global Enhanced GEOINT Delivery (GEGD) exploitée par Maxar. Pour l’Ukraine, cela a entraîné un rétrécissement soudain de la connaissance de la situation : les unités de défense aérienne ont signalé une capacité d’alerte précoce dégradée, tandis que les commandants de première ligne ont subi des retards dans la réception de données de ciblage de précision. L’accès a ensuite été rétabli vers le 12 mars 2025, mais l’interruption elle-même a eu un poids stratégique considérable.
Du point de vue de Moscou, cette suspension a été interprétée moins comme un ajustement technique que comme un signal révélateur du caractère conditionnel des engagements américains. Les planificateurs russes semblent avoir conclu que le soutien des États-Unis à l’Ukraine n’était plus automatique ni constant, mais conditionnel et réversible – dépendant de calculs politiques changeants à Washington. En réponse, les forces russes ont intensifié la pression offensive. Le 8 mars, la Russie a mené l’opération « Potok » (Ruisseau) (qui a échoué) : elle impliquait une manœuvre d’infiltration par le gazoduc Urengoy-Pomary-Oujhorod désaffecté vers le territoire ukrainien près de Soudja, dans l’oblast de Koursk – un rare exemple d’utilisation de voies d’accès non conventionnelles pour obtenir un avantage positionnel. Le Kremlin a également maintenu des barrages de missiles à longue portée et d’artillerie ailleurs, tirant parti de la réduction temporaire de la connaissance de la situation par l’Ukraine due à l’affaiblissement du soutien en matière de renseignement, de surveillance et de reconnaissance (ISR).
Cet épisode a eu de profondes répercussions sur le champ de bataille et sur le plan stratégique. Sur le champ de bataille, l’Ukraine a été contrainte d’absorber des pertes et des frictions opérationnelles accrues à un moment où sa capacité à réagir rapidement dépendait fortement des apports ISR. Kyiv a dû davantage s’appuyer sur des sources européennes inégales de reconnaissance et d’imagerie, souvent moins précises et plus lentes. Stratégiquement, Moscou a obtenu un test à faible coût : Washington pouvait rétablir les flux de renseignements, comme il l’a effectivement fait, mais la rupture elle-même a permis à la Russie de présenter les garanties américaines comme épisodiques plutôt que constantes. Cela a renforcé la conviction de longue date du Kremlin que le temps joue en faveur de la Russie – qu’une pression militaire soutenue, combinée à l’exploitation sélective de l’ambiguïté occidentale, finira par briser la cohésion des soutiens de l’Ukraine.
La deuxième phase de l’exploitation par la Russie de l’ambiguïté américaine et occidentale s’est déroulée moins par des batailles ouvertes que par la paperasserie et une administration coercitive. Alors que les États-Unis mettaient l’accent sur le partage du fardeau et la conditionnalité dans leur cadre rhétorique et politique, Moscou a accéléré sa campagne de passeportisation dans les territoires occupés. Le 5 mars 2025, le président Vladimir Poutine a affirmé que les autorités avaient pratiquement achevé la délivrance de passeports russes aux habitants des territoires de Donetsk, Louhansk, Zaporijjia et Kherson. Le ministre de l’Intérieur Vladimir Kolokoltsev a indiqué que 3,5 millions de passeports avaient été délivrés au total.
Également le 20 mars 2025, Poutine a signé un décret ordonnant aux citoyens ukrainiens de ces quatre régions occupées (ainsi que de la Crimée) de régulariser leur statut juridique avant le 10 septembre 2025, ou de partir de leur propre gré ; le non-respect entraînerait leur classification comme étrangers par les autorités russes. Pour les habitants des territoires occupés, le processus n’est ni neutre ni facultatif. Des rapports d’organisations de défense des droits humains décrivent une coercition intense : refus d’accès aux soins de santé, aux prestations sociales, à l’emploi ou aux droits de propriété pour les personnes dépourvues de passeport russe ; pression bureaucratique pour accepter des documents russes ; et menaces juridiques (y compris l’expulsion ou la classification comme « étrangers ») pour celles et ceux qui résistent.
Les effets de ce plan insidieux sont considérables. Premièrement, la population à l’égard de laquelle la Russie peut revendiquer une responsabilité (y compris pour la conscription) s’est fortement élargie : les détenteurs de passeports relèvent désormais formellement de la juridiction russe dans de nombreuses affaires juridiques et administratives. Deuxièmement, la distinction entre occupation et annexion s’estompe dans la vie quotidienne – non seulement dans les documents, mais aussi par l’imposition des systèmes russes juridiques, éducatifs et de services. Troisièmement, à un coût militaire minimal, la Russie crée des faits accomplis sur le terrain qui compliquent tout scénario ultérieur de règlement ou de réintégration. Les gouvernements occidentaux, tout en condamnant ces mesures comme des violations du droit international et de la souveraineté de l’Ukraine, les ont jusqu’à présent traitées par des déclarations et des sanctions, sans procéder à des ajustements structurels de leurs politiques à la hauteur.
À la fin de l’été 2025, le débat transatlantique sur la manière de soutenir l’Ukraine s’était cristallisé autour d’un nouveau mécanisme institutionnel – la Liste des besoins prioritaires de l’Ukraine (PURL). Cette initiative OTAN–États-Unis était conçue pour répondre à la volonté de l’administration américaine de partager le fardeau : Washington continuerait à fournir des armes issues de ses stocks, tandis que les alliés européens apporteraient les fonds. L’Allemagne, les Pays-Bas, le Canada et un groupe conjoint (Danemark, Norvège, Suède) ont chacun promis environ 500 millions de dollars dans le cadre du mécanisme PURL au début du mois d’août.
Moscou, toutefois, a interprété ces engagements non comme des signes d’unité renforcée, mais comme de la conditionnalité revêtue d’engagements formels. Les commentaires des médias d’État russes se sont rapidement emparés du récit selon lequel les États-Unis « externalisaient » leur fardeau, transférant le coût (financier, politique, logistique) de la défense de l’Ukraine à l’Europe. Dans les évaluations stratégiques russes, la structure du PURL renforçait l’idée que le soutien américain dépendait de la performance et de la continuité des alliés, augmentant l’incitation de Moscou à éprouver la pérennité de ces contributions, tant dans leur livraison que dans la volonté politique des alliés.
Sur le plan opérationnel, l’interprétation de Moscou s’est traduite par une campagne de frappes délibérées et calibrées contre les infrastructures, visant non seulement à dégrader la capacité de combat de l’Ukraine, mais aussi à affaiblir la détermination ukrainienne et occidentale. En frappant des nœuds énergétiques et de transport, le Kremlin cherche à imposer des coûts récurrents à l’économie civile et à la logistique militaire tout en engendrant des difficultés très visibles, afin de diminuer la volonté ukrainienne de combattre. Ainsi, le 8 septembre 2025, une attaque russe a frappé une installation de production thermique d’électricité dans la région de Kyiv, provoquant des coupures locales d’électricité et de gaz et privant plus de 8 000 foyers d’approvisionnement ; l’essentiel de l’électricité a été rétabli le lendemain matin. Puis, le 17 septembre 2025, des drones russes ont attaqué la région de Kirovohrad, coupant l’électricité et perturbant les services ferroviaires.
Dans le calcul de Moscou, ces frappes remplissent plusieurs objectifs stratégiques. Premièrement, en ciblant l’énergie et le rail – essentiels tant pour l’économie civile que pour la logistique militaire –, la Russie impose à l’Ukraine des charges financières et opérationnelles récurrentes, contraignant Kyiv à détourner des ressources vers les réparations et la réponse d’urgence. Deuxièmement, les perturbations très visibles provoquées par ces attaques visent à façonner les perceptions au-delà du champ de bataille : les coupures d’électricité, les retards de transport et les coûts économiques en cascade sont censés éroder le moral public, affaiblir la résilience de la société ukrainienne et amplifier la fatigue de guerre parmi les opinions publiques européennes. Troisièmement, le Kremlin vise non seulement à dégrader la volonté de l’Ukraine de combattre, mais aussi à signaler que, tandis que l’Europe promet des millions dans le cadre du PURL, la Russie peut continuellement imposer des coûts qui érodent la résilience ukrainienne plus rapidement que ces engagements ne peuvent stabiliser la situation, mettant ainsi à l’épreuve la volonté politique occidentale et la pérennité du soutien allié dans le temps.
Début septembre 2025, parallèlement à l’intensification des frappes contre la logistique et les infrastructures critiques de l’Ukraine, la Russie a également intensifié sa campagne de mise à l’épreuve de la périphérie extérieure de l’OTAN. La séquence de ces sondages illustre la manière dont Moscou combine une perturbation calibrée des artères d’approvisionnement de l’Ukraine avec des tests progressifs des défenses alliées. Considérées ensemble, ces actions montrent comment la Russie exploite l’ambiguïté des engagements américains et les débats sur le partage du fardeau entre alliés pour éroder la cohésion tant en Ukraine qu’à travers la ligne de front de l’OTAN.
Les 9 et 10 septembre 2025, entre 19 et 23 drones russes ont pénétré dans l’espace aérien polonais, certains y rôdant pendant des heures avant d’être interceptés. Varsovie a invoqué des consultations au titre de l’article 4, et l’OTAN a fait décoller des avions de chasse, dont des F-35 néerlandais, afin d’engager plusieurs des intrus. Cela a marqué le premier engagement cinétique de défense aérienne au-dessus du territoire de l’OTAN dans la guerre, contraignant l’Alliance à utiliser des munitions de grande valeur contre des drones à faible coût tout en affrontant la complexité opérationnelle de la défense de vastes espaces aériens. L’incident a été immédiatement porté devant le Conseil de sécurité de l’ONU, soulignant sa résonance mondiale, et l’OTAN a officiellement signalé ce schéma comme faisant partie d’une campagne de pression russe plus vaste.
Trois jours seulement plus tard, le 13 septembre 2025, le Kremlin a répété cette tactique contre un autre allié de première ligne. Un drone russe a pénétré d’environ 10 kilomètres sur le territoire roumain et y est resté près de 50 minutes avant de repartir, malgré le décollage de F-16 pour l’intercepter. Sa longue durée de présence suggérait un test délibéré des procédures de détection et de réponse de l’OTAN, mais soulignait aussi l’ambiguïté de telles intrusions : la cible n’était ni suffisamment décisive pour justifier des représailles, ni suffisamment inoffensive pour être ignorée. En répétant cette sonde si peu après la Pologne, Moscou cherchait à normaliser ces incursions brèves et ambiguës comme une caractéristique de l’environnement de sécurité régional.
Le schéma s’est de nouveau intensifié les 19 et 21–22 septembre 2025, lorsque trois avions de chasse MiG-31 ont pénétré dans l’espace aérien estonien pendant environ 12 minutes avant de repartir. Contrairement aux drones, l’utilisation d’aéronefs pilotés a rehaussé les enjeux politiques, déclenchant une session du Conseil de l’OTAN, sans toutefois franchir le seuil d’un casus belli incontestable. Moscou a nié la violation, préservant sa capacité de dénégation tout en accroissant l’anxiété des alliés. En choisissant l’Estonie – le flanc nord-est de l’OTAN –, la Russie a envoyé un signal clair : même des défis aériens directs pouvaient être calibrés pour faire monter la température politique sans déclencher d’escalade militaire.
Ces cas très médiatisés s’inscrivaient dans un contexte persistant d’interceptions presque quotidiennes d’avions russes de renseignement, tels que les IL-20, au-dessus de la mer Baltique. Bien que techniquement légales lorsqu’elles sont menées dans l’espace aérien international, ces sorties exigent des réponses constantes de l’OTAN, maintenant un rythme opérationnel élevé et détournant des ressources alliées de l’Ukraine. Pour Moscou, le rythme régulier des sondages aériens constitue un outil peu coûteux pour « maintenir l’eau à frémissement » – normaliser progressivement le risque, habituer les alliés à une tension accrue et contraindre l’OTAN à consacrer du temps et des ressources à la police du ciel.
L’effet stratégique de cette campagne de septembre a été cumulatif. En combinant des drones, des présences prolongées, des incursions de chasseurs pilotés et des vols ISR constants, la Russie a démontré qu’elle pouvait accroître les coûts pour l’Alliance et tester sa cohésion sans franchir les lignes rouges. Chaque action était réversible et pouvait être niée, mais ensemble elles ont érodé la prévisibilité de l’environnement de sécurité de l’OTAN. Pour Moscou, ces actions visaient moins un effet militaire que l’exploitation de l’ambiguïté stratégique des engagements américains et l’élargissement de l’écart entre les garanties conditionnelles de Washington et la capacité inégale de l’Europe à répondre.
Malgré les appels périodiques de gouvernements occidentaux à une trêve ou les prévisions d’une possible fin de la guerre, la Russie ne montre aucun signe de préparation à la paix. Au contraire, les indicateurs tant politiques que militaires suggèrent que le Kremlin se prépare à une longue confrontation. Sur le plan politique, la récente démission de Dmitri Kozak – autrefois considéré comme partisan d’approches hybrides et d’un accommodement limité –, ainsi que le démantèlement de son Bureau de la coopération transfrontalière, signalent le triomphe du prétendu « parti de la guerre » autour de Sergueï Kirienko. La place prépondérante de figures telles que le général Andreï Mordvitchev, qui a accompagné le président Poutine lors des exercices Ouest-2025 et est connu pour ses brutales tactiques d’« assaut de viande », souligne davantage la consolidation des tenants de la ligne dure dans le cercle rapproché de Poutine. Ces changements ne pointent pas vers la négociation, mais vers l’institutionnalisation d’une guerre sans fin comme posture par défaut du Kremlin.
Sur le champ de bataille, les actions de la Russie renforcent cette conclusion. Les deux « trêves » annoncées en 2025 – pour Pâques et en mai – étaient des ruses tactiques, exploitées pour se regrouper et se redéployer plutôt que de véritables pauses dans les hostilités. Les redéploiements actuels, tels que le transfert d’unités d’élite d’infanterie navale et aéroportées de la direction de Soumy pour renforcer le front de Pokrovsk, témoignent de la préparation de Moscou à une activité offensive soutenue pendant la campagne automne-hiver et au-delà, en 2026. Le renforcement des directions du Nord et de Koupiansk montre que la Russie aligne déjà ses forces pour la prochaine phase d’attrition, avec peu d’indices d’une désescalade opérationnelle. Même l’incursion de drones de septembre dans l’espace aérien polonais, sans précédent par son ampleur et sa durée, démontre que Moscou préfère tester les seuils de l’OTAN plutôt que de créer les conditions de pourparlers.
Pris ensemble, ces marqueurs politiques et militaires confirment que la stratégie russe ne s’oriente pas vers un cessez-le-feu ou des négociations de paix, mais vers la gestion d’une guerre d’attrition prolongée. L’escalade – qu’elle passe par l’intégration bureaucratique des territoires occupés, des frappes calibrées contre les infrastructures ukrainiennes ou des incursions exploratoires dans l’espace aérien de l’OTAN – est à la fois la méthode et le message. L’objectif de Moscou est d’ancrer son contrôle territorial, d’éroder l’unité occidentale et de normaliser un climat de confrontation permanente. En ce sens, ce qui se profile n’est pas une voie vers la paix, mais une Spirale d’escalade sans fin, qui met au défi non seulement la survie nationale de l’Ukraine, mais aussi la crédibilité des institutions internationales et la pérennité de l’ordre de sécurité post-guerre froide lui-même.
La conduite par la Russie de la guerre contre l’Ukraine se comprend mieux non comme une campagne statique, mais comme une stratégie dynamique d’adaptation progressive. Deux concepts qui se chevauchent caractérisent l’approche du Kremlin : l’« escalade calibrée » et l’« escalade insidieuse ». Tous deux servent à élargir la liberté d’action de Moscou, à saper la dissuasion et à tester les limites de la détermination occidentale.
| Escalade calibrée | Escalade insidieuse |
| Une stratégie d’actions contrôlées, visibles et réversibles, conçue pour imposer des coûts et envoyer des signaux sans franchir les seuils qui déclencheraient des représailles massives. Son essence réside dans la signalisation, la coercition et la pression psychologique. | Une stratégie d’actions progressives, ambiguës et cumulatives, conçue pour normaliser graduellement de nouvelles réalités et accroître la tolérance au risque. Son essence réside dans la normalisation, l’accoutumance et le fait accompli progressif. |
| Frappes contre les infrastructures énergétiques Visible : les attaques sont suffisamment importantes pour être remarquées. Contrôlé : les cibles sont choisies pour perturber gravement le réseau, sans le détruire. Réversible : les dommages peuvent souvent être réparés en quelques jours ou semaines. -> Cela démontre les capacités et la détermination tout en conservant l’option d’arrêter les frappes ultérieures et de permettre le rétablissement. | Sondes par drones/avions à réaction dans l’espace aérien de l’OTAN Progressives : des incursions fréquentes mais limitées deviennent « routinières ». Ambiguës : chaque incident peut être nié en l’attribuant à une erreur de navigation ou à un accident. Cumulatives : elles normalisent un niveau de risque plus élevé pour la défense aérienne de l’OTAN. -> Au lieu d’un affrontement spectaculaire, des sondes répétées de faible ampleur testent les frontières de l’OTAN, créent des divisions entre les alliés et sapent la confiance. |
| Exercices militaires près des frontières de l’OTAN Visible : les mouvements de troupes et d’équipements sont très visibles et publics. Contrôlé : ils peuvent être retirés ou redéployés rapidement si le signal de dissuasion ou de coercition recherché a été obtenu. Réversible : les alliés doivent répondre par des mesures de préparation, mais aucun territoire n’est saisi, et l’escalade peut être inversée. -> Cela accroît la tension, teste les réactions des alliés et communique le risque, tout en restant temporaire et réversible. | Intégration progressive des territoires occupés Progressive : rouble imposé, programmes scolaires introduits, élections locales organisées, passeports russes délivrés. Ambiguë : chaque étape paraît « administrative ». Cumulative : ensemble, elles institutionnalisent les structures de gouvernance russes. -> Aucun geste décisif unique, mais une normalisation constante de l’autorité russe au fil du temps. |
| Gestion de la voie de négociation Visible : Moscou déclare un « arrêt » des pourparlers ou se retire du dialogue tout en poursuivant simultanément les frappes, utilisant la suspension de la diplomatie comme signal coercitif. Contrôlé : le Kremlin maintient des canaux indirects minimaux et peut, à tout moment, annoncer sa disposition à reprendre le dialogue, préservant ainsi sa flexibilité Réversible : la Russie peut réintégrer les négociations ou les quitter à sa guise, présentant ces gestes comme des concessions ou des représailles selon ses besoins tactiques. -> Cela permet de gagner du temps, d’obtenir une couverture diplomatique et de tester l’unité occidentale – alors qu’en réalité, elle n’a aucun intérêt réel pour des pourparlers de paix substantiels, seulement pour façonner les perceptions et maintenir son levier d’influence. | Extension progressive des intrusions cybernétiques Progressives : opérations cybernétiques continues de faible intensité contre les infrastructures occidentales. Ambiguës : attribution ambiguë, souvent masquée en incidents criminels ou techniques. Cumulatives : au fil du temps, les acteurs occidentaux s’adaptent aux ingérences persistantes comme à la « nouvelle normalité ». -> Aucune attaque unique ne justifie des représailles complètes, mais le rythme soutenu accoutume à une pression russe durable dans le domaine cybernétique. |
| Suspension temporaire des obligations de contrôle des armements Visible : annonce publique que la Russie suspend les inspections ou le partage d’informations (p. ex., New START). Contrôlé : la suspension couvre certaines dispositions, tandis que d’autres restent en vigueur. Réversible : le respect des obligations peut être rapidement rétabli si les négociations évoluent. -> Cela accroît la pression stratégique en sapant la transparence, mais laisse la possibilité d’un rétablissement, montrant une intention coercitive sans point de non-retour. | Gestion de la voie de négociation Progressive : établissement de nouvelles bases, de sites radar ou d’itinéraires de patrouille, un par un. Ambiguë : chaque mesure présentée comme une « défense de routine » ou une « modernisation des infrastructures ». Cumulative : au fil des ans, la Russie obtient un contrôle de facto de zones clés de l’Arctique sans un seul affrontement spectaculaire. -> Des mesures individuellement peu coûteuses normalisent progressivement une présence militaire russe élargie et des revendications stratégiques. |
Échelle de l’escalade contre escalade calibrée et insidieuse
L’échelle de l’escalade, initialement conceptualisée par Herman Kahn puis adaptée dans les débats de l’OTAN et de la Russie, est un modèle hiérarchique, structuré, linéaire et fondé sur des étapes qui cartographie la progression de la pression diplomatique à l’échange nucléaire total. Chaque échelon correspond à un niveau qualitativement supérieur de violence et de risque, ce qui fait de cette échelle un modèle général et formel bien adapté pour saisir l’ensemble du spectre de l’escalade potentielle, particulièrement aux seuils nucléaires.
À l’inverse, la distinction entre l’escalade calibrée et insidieuse décrit des modes d’action plutôt que des échelons.
Sur le plan analytique, l’échelle de l’escalade fournit la carte structurelle, tandis que l’escalade calibrée contre l’escalade insidieuse offre un éclairage comportemental sur la manière dont la Russie navigue à l’intérieur et entre les échelons. Pour évaluer la stratégie quotidienne de la Russie en Ukraine et vis-à-vis de l’OTAN, la distinction calibrée/insidieuse est souvent plus précise, car elle explique non seulement où Moscou opère sur l’échelle, mais aussi comment il avance – parfois par des frappes démonstratives et contrôlées, et d’autres fois par des tactiques graduelles de tranches de salami.
Pour l’Ukraine et ses partenaires, le défi central consiste à reconnaître ces tactiques comme faisant partie d’une doctrine cohérente plutôt que de provocations disparates. L’escalade calibrée ne doit pas être écartée comme une « simple signalisation », et l’escalade insidieuse ne doit pas être tolérée comme un sous-produit inévitable de la guerre. Une stratégie de résilience préventive et de dissuasion proactive est plutôt nécessaire : renforcer la défense civile contre les frappes sur les infrastructures, accroître les capacités européennes de lutte contre le sabotage et de défense aérienne, et intégrer la sécurité ukrainienne dans le cadre plus large de la planification occidentale.
Durant les années Biden, Pékin a cultivé l’image d’un médiateur neutre. En février 2023, il a publié son plan de paix en 12 points, qui appelait au dialogue, à l’intégrité territoriale et à la fin de la pensée de guerre froide, tout en évitant soigneusement de critiquer l’invasion russe. Les déclarations officielles accusaient souvent l’OTAN et les États-Unis d’attiser les flammes du conflit, mais la Chine évitait d’approuver explicitement l’agression de Moscou.
Depuis le retour de Trump au pouvoir, la rhétorique chinoise s’est durcie. Les médias chinois reprochent aux États-Unis d’exercer une coercition unilatérale contre leurs propres alliés, en faisant pression sur eux pour imposer des sanctions plus sévères à la Russie et arrêter les achats de pétrole et de gaz russes. Pékin a également promu avec davantage d’assurance son récit d’un monde multipolaire ordonné, alignant souvent son discours sur la dénonciation par la Russie de l’hégémonie occidentale. Tout en continuant d’appeler à des pourparlers de paix, le ton de Pékin est passé de la médiation à une critique de la désunion occidentale, tirant parti des tensions entre les États-Unis et l’Europe sous Trump. Néanmoins, Pékin semble être l’un de ceux qui bénéficient grandement de la guerre – stratégiquement, économiquement et politiquement –, poursuivant son propre agenda sous la neutralité proclamée.
Pour la Chine, l’un des gains stratégiques les plus importants découlant de l’invasion russe de l’Ukraine a été l’occasion d’étudier en temps réel les dynamiques du champ de bataille moderne. Des chercheurs au sein de l’Armée populaire de libération (APL) ont analysé de près les performances des systèmes d’armes et des technologies américains, ainsi que les innovations développées conjointement par l’Ukraine et ses partenaires occidentaux. En pratique, Pékin pourrait même tenter de reproduire des capacités qui se sont révélées décisives dans la guerre, telles que l’utilisation de Starlink pour les communications sécurisées et la coordination sur le champ de bataille.
L’enseignement peut-être le plus déterminant pour les stratèges chinois concerne les limites de la base industrielle de défense américaine. Les évaluations de l’APL soulignent de plus en plus que Washington ne peut pas aisément soutenir un conflit prolongé de haute intensité avec les niveaux actuels de production, de stocks et de rentabilité. Si les États-Unis conservent une nette avance technologique sur la Russie, leur capacité à maintenir cet avantage s’affaiblit dans une guerre d’attrition – précisément le type de conflit qu’est devenue la guerre en Ukraine.
Pékin observe également avec une attention égale la dimension politique de la guerre. Les analystes chinois étudient la manière dont les alliances américaines ont répondu à l’agression russe, cherchant à déterminer si les gouvernements occidentaux agissent de manière préventive ou réactive, et dans quelle mesure leur unité résiste sous pression. Dans le même temps, la Chine a tiré des enseignements de l’expérience russe sur le champ de bataille, assimilant à la fois les erreurs tactiques de Moscou et les adaptations qui lui ont permis de perdurer.
La Chine a peu d’intérêt à promouvoir une fin rapide de la guerre russo-ukrainienne, car le conflit procure à Pékin des dividendes stratégiques, économiques et géopolitiques. En 2024, le commerce sino-russe a atteint un niveau record d’environ 237 milliards de dollars. Même si la croissance ralentit, ce volume souligne à quel point la Chine est devenue essentielle pour Moscou. La relation commerciale est fortement asymétrique : la Russie dépend de la Chine comme marché d’exportation clé et fournisseur de biens industriels ; la Chine bénéficie d’une énergie à prix réduit et de liens économiques plus étroits.
Au-delà du volume des échanges, Pékin a joué un rôle essentiel de facilitateur dans l’effort de guerre russe. Les exportations chinoises de microélectronique, d’optiques, de composants pour drones, de machines-outils et d’autres biens à double usage continuent d’affluer vers la Russie, soutenant la base industrielle de défense de Moscou sous sanctions. Rien qu’au début de 2025, la Chine a accru ses exportations d’optiques pour UAV, de pièces de réflecteurs aériens/radar, de cartes de circuits imprimés et de composants de moteurs. Des entreprises chinoises auraient également fourni de la poudre à canon, des produits chimiques spéciaux, des équipements d’outillage et des composants de défense à au moins 20 sites russes de production militaire, souvent par l’intermédiaire de sociétés-écrans afin de dissimuler la transaction. Cela place manifestement la Chine dans le rôle de facilitateur de la machine de guerre russe.
Du point de vue de la Chine, une Russie effondrée, fragmentée ou en proie à de graves troubles internes poserait des risques considérables. L’instabilité le long de la frontière de 4 200 kilomètres, des flux de réfugiés ou un régime imprévisible à Moscou auraient un coût élevé. Il est donc dans l’intérêt de la Chine de laisser la Russie affaiblie, mais suffisamment stable pour être un partenaire ou un tampon fiable. L’approche de Pékin envers la Russie est défensive à cet égard : empêcher la défaite ou l’effondrement de Moscou contribue à préserver un tampon géopolitique prévisible et assure la continuité de l’accès à l’énergie et aux ressources. En outre, perdre la Russie comme contrepoids en Eurasie exposerait davantage la Chine sur le plan géostratégique. En laissant le conflit se prolonger, la Chine bénéficie indirectement des frictions et fractures géopolitiques qu’elle peut exploiter : tensions dans les relations entre les États-Unis et l’Europe, pression sur les budgets occidentaux de défense et remise en question de la cohésion des alliances.
Enfin, plus le conflit dure, plus la Chine accumule de leviers vis-à-vis de Moscou et, potentiellement, de l’Occident. La Russie dépendant de la Chine pour sa subsistance économique, ses apports en armements et son accès au commerce sous sanctions, Pékin dispose d’atouts de négociation. Au-delà de ce levier, la Chine et la Russie partagent des intérêts convergents dans le cadre de l’Initiative la Ceinture et la Route (BRI), qui a ancré leur coopération dans les infrastructures, le commerce et l’énergie. Des projets tels que le corridor économique Chine-Mongolie-Russie, le Nouveau pont terrestre eurasiatique et des infrastructures transfrontalières comme le pont Heihe-Blagovechtchensk rattachent plus profondément la Russie au programme chinois de connectivité, tandis que les discussions conjointes visant à aligner la BRI sur l’Union économique eurasiatique cherchent à harmoniser les règles commerciales et la logistique dans toute l’Eurasie. Pour Pékin, ces projets garantissent un accès fiable à l’énergie, aux matières premières et à des routes plus rapides vers l’Europe ; pour Moscou, ils offrent des possibilités d’investissement et de transit dans un contexte de sanctions occidentales. Pourtant, l’asymétrie est claire : la Russie risque de plus en plus de devenir un partenaire junior et une plateforme de transit dans la grande stratégie chinoise, ce qui ne fait que renforcer la capacité de Pékin à exiger des concessions politiques, économiques ou sécuritaires dans tout futur règlement d’après-guerre.
Dans le même temps, la Russie a peu d’intérêt à être perçue comme un partenaire junior, alors qu’elle est réduite à un fournisseur de matières premières et à un corridor de transit pour le commerce chinois. Ces dynamiques constituent des points de friction dans la relation qui peuvent être exploités stratégiquement : si une rupture totale entre Moscou et Pékin est peu probable, les coûts de leur coopération peuvent être accrus, par exemple au moyen de sanctions secondaires et de droits de douane qui affecteraient considérablement les entreprises chinoises commerçant avec la Russie. De telles mesures pourraient réduire l’appétit de Pékin pour un approfondissement des liens économiques, affaiblissant ainsi la structure d’incitations qui sous-tend ce partenariat.
La perception par Kyiv du rôle de Pékin
Kyiv a oscillé entre prudence et scepticisme à l’égard de Pékin. Sous Biden, l’Ukraine a accueilli favorablement la visite de l’envoyé chinois Li Hui en 2023, mais les responsables ukrainiens ont constamment exprimé des doutes quant à la neutralité de la Chine, soulignant son refus de condamner l’agression russe. Le président Zelenskyy s’est montré ouvert à une participation chinoise aux efforts de paix, mais uniquement en complément du soutien occidental.
Le second mandat de Trump a davantage éloigné Kyiv de Pékin. En avril 2025, l’Ukraine a imposé des sanctions à plusieurs entreprises chinoises pour avoir fourni à la Russie des technologies liées aux missiles. L’Ukraine considère de plus en plus la Chine comme trop étroitement alignée sur Moscou pour jouer un rôle constructif. Néanmoins, la Chine a continué à se présenter comme un médiateur potentiel dans la guerre. Tout au long de 2025, Pékin a avancé des propositions de cessez-le-feu sous l’égide de son Initiative mondiale pour la sécurité, tandis que l’envoyé Li Hui a maintenu des contacts à Kyiv et à Moscou. Cependant, les responsables ukrainiens considèrent ces efforts de paix avec un profond scepticisme, relevant que la Chine évite de pousser la Russie à retirer ses troupes et présente les négociations d’une manière qui gèlerait le conflit à des conditions défavorables. En outre, une implication chinoise active dans les efforts de paix risque de marginaliser les États-Unis et l’Europe, de renforcer la position de la Russie et de conforter le récit selon lequel l’Occident porte la responsabilité du conflit.
Malgré les tensions géopolitiques persistantes, l’Ukraine est restée fortement dépendante des composants chinois pour la production de drones. Le pays s’est particulièrement appuyé sur DJI, une entreprise chinoise soutenue par l’État et l’un des principaux fournisseurs mondiaux de composants pour drones. Toutefois, fait encourageant pour l’Ukraine, cette dépendance commence à évoluer. Parmi les éléments les plus critiques qui ne peuvent pas encore être produits sur le territoire national figurent la fibre optique, les émetteurs, les batteries et les moteurs électriques. Plus tôt cette année, le président Zelenskyy a annoncé que la Chine avait restreint les exportations de drones vers l’Ukraine, tout en poursuivant les livraisons vers la Russie, où les composants chinois représentent jusqu’à 80 % de l’approvisionnement.
Cette situation a accéléré les efforts de l’Ukraine pour développer ses capacités nationales. Compte tenu du potentiel d’exportation de drones fabriqués en Ukraine vers les marchés européens, les fabricants locaux se concentrent de plus en plus sur l’établissement d’une production indépendante de composants clés. Par exemple, en juillet 2024, Vyriy Drone a annoncé avoir produit avec succès le premier lot de 1 000 drones FPV assemblés entièrement à partir de composants fabriqués en Ukraine. De même, d’autres entreprises telles que Wild Hornets et Odd Systems développent des pièces produites sur le territoire national qui sont non seulement moins chères, mais aussi mieux adaptées aux besoins spécifiques du secteur ukrainien de la défense.
En réduisant sa dépendance aux chaînes d’approvisionnement chinoises, l’Ukraine renforce sa résilience en matière de défense et jette les bases d’une intégration plus étroite dans l’industrie européenne de défense. À long terme, l’émergence d’un solide écosystème national de fabrication de drones positionne l’Ukraine non seulement comme un consommateur, mais aussi comme un exportateur potentiel de technologies de défense de pointe, approfondissant son rôle de partenaire stratégique dans la communauté de sécurité euro-atlantique.
Au cours de la première année de l’invasion à grande échelle de la Russie, le récit ukrainien de la guerre était dominé par la perspective d’une victoire. Après avoir stoppé l’assaut russe sur Kyiv et repris Kharkiv et Kherson à la fin de 2022, les dirigeants occidentaux et ukrainiens parlaient ouvertement de repousser davantage les forces russes et de rétablir la pleine intégrité territoriale. Les médias et le discours politique de 2022-2023 présentaient fréquemment la résilience ukrainienne comme la preuve que la défaite de Moscou était plausible avec un soutien occidental soutenu. L’assistance militaire occidentale reflétait cet optimisme : des systèmes haut de gamme tels que l’artillerie lance-roquettes HIMARS, les chars Leopard et, finalement, les avions de combat F-16 ont été livrés dans l’espoir que l’Ukraine puisse transformer ses avantages qualitatifs en gains rapides sur le champ de bataille.
En 2023-2024, toutefois, ce récit de la victoire a cédé la place à la réalité d’une longue guerre d’attrition. La contre-offensive ukrainienne, attendue de longue date à l’été 2023, n’a pas produit les résultats escomptés, tandis que la Russie s’est retranchée dans des lignes défensives, a intensifié la mobilisation et a adapté son économie afin de soutenir des combats prolongés. Les analystes et les responsables ont commencé à mettre en garde contre la fatigue de guerre dans les capitales occidentales, alors que les pénuries de munitions et les retards de livraison de l’aide sapaient le rythme opérationnel. Les programmes de soutien se sont détournés des plateformes prestigieuses au profit de besoins plus fondamentaux, comme les obus d’artillerie, les intercepteurs de défense aérienne et les capacités de réparation des équipements usés par les batailles de position éprouvantes. Une telle transition s’explique par la nature prolongée de la guerre et la nécessité de maintenir l’efficacité au combat dans un environnement opérationnel éprouvant.
En 2025, avec l’arrivée de l’administration Trump et l’incertitude croissante quant aux engagements des États-Unis, le discours politique et stratégique de l’Ukraine s’est résolument orienté vers la survie nationale. Le président Volodymyr Zelenskyy et des ministres clés ont souligné que la tâche centrale n’était pas la libération immédiate de l’ensemble du territoire, mais la garantie de la pérennité de l’Ukraine en tant qu’État souverain et fonctionnel. Cela exigeait de soutenir l’effort de guerre sur plusieurs plans : une base de défense et industrielle capable de produire au moins 60 % des besoins de l’Ukraine en équipements d’ici la fin de 2025, un système énergétique résilient face aux frappes russes, une économie capable de financer des dépenses de défense record, et une stratégie diplomatique permettant de maintenir l’engagement des partenaires internationaux malgré les vents contraires politiques. Dans ce nouveau récit, la victoire est redéfinie non comme une percée rapide sur le champ de bataille, mais comme la capacité à tenir, garantissant la survie nationale à long terme. Cela ne doit pas être considéré comme une impasse, mais plutôt comme une approche stratégique, l’objectif de l’Ukraine se déplaçant vers l’imposition de coûts suffisants à la Russie jusqu’à ce que la poursuite de l’agression devienne clairement vaine. Ce moment de prise de conscience, lorsque Moscou conclura que des combats supplémentaires ne procurent aucun gain stratégique, peut être atteint plus tôt si l’Ukraine reçoit la combinaison adéquate de capacités. En pratique, cela signifie donner la priorité aux éléments de soutien (munitions d’artillerie, intercepteurs de défense aérienne, pièces détachées et capacité de réparation, logistique et production de munitions) plutôt qu’aux plateformes prestigieuses, afin que les forces ukrainiennes puissent poursuivre le combat à un rythme et à un coût qui érodent progressivement la volonté de la Russie.
L’approche de l’administration Trump au début de 2025 a provoqué un choc en deux temps : plusieurs gels de l’aide étrangère, suivis d’un réengagement plus conditionnel et transactionnel qui met l’accent sur l’autorité présidentielle américaine (prélèvements sur stocks, garanties de sécurité, programmes négociés) plutôt que sur les crédits réguliers du Congrès et les lignes d’approvisionnement claires et prévisibles qui caractérisaient la politique américaine antérieure. Ce changement a accéléré le passage de l’Europe de « l’envoi d’armes » à « l’achat et la coproduction d’armes », et a conduit Kyiv à privilégier l’autonomie industrielle, le stockage de munitions et les capacités de défense aérienne. Il en résulte pour l’Ukraine un environnement opérationnel à court terme plus incertain en raison des interruptions d’approvisionnement, mais aussi un bénéfice structurel partiel : une mobilisation industrielle européenne plus rapide et un essor de la production de défense ukrainienne.
Sous l’effet de plus de trois années d’évolutions sur le champ de bataille, de l’adoption rapide de nouvelles tactiques et technologies, et de la nature fluctuante du soutien occidental, la base industrielle de défense ukrainienne a connu une transformation profonde. Elle est passée d’une structure largement héritée de l’époque soviétique à un pôle d’innovation en temps de guerre qui privilégie l’adaptabilité, la production décentralisée et l’intégration aux chaînes d’approvisionnement européennes. Avec des allocations budgétaires de défense représentant environ 26 % du PIB de l’Ukraine, la base industrielle de défense du pays a mobilisé un large éventail de ressources, allant du financement et des achats étrangers aux coentreprises avec des entreprises occidentales et à la proactivité de la société civile, afin d’élargir la production nationale et de couvrir le plus grand nombre possible des besoins de défense du pays. Cela englobe les systèmes aériens sans pilote, les chars, les véhicules de combat d’infanterie, les véhicules blindés de transport de troupes, les munitions, les missiles de croisière et les équipements de communication. Selon le président Zelenskyy, en septembre 2025, « L’Ukraine est parvenue au point où près de 60 % des armes dont nous disposons, des armes entre les mains de nos soldats, sont fabriquées en Ukraine. »
L’Ukraine a considérablement développé son industrie des drones, faisant des systèmes aériens sans pilote (UAS) et des drones à vue subjective (FPV) l’un des outils de guerre asymétrique les plus importants sur ses champs de bataille. Née de la nécessité, l’industrie ukrainienne des drones est devenue un pilier central de sa réponse industrielle en temps de guerre : des systèmes aériens sans pilote (UAS) et des drones FPV « kamikazes », peu coûteux et rapidement fabriqués, offrent un rapport coût/neutralisation élevé, bien adapté à un conflit prolongé d’attrition. La production a explosé : les médias ukrainiens et observateurs du secteur évoquent désormais environ plus de 200 000 drones par mois, tandis que Kyiv a prévu d’acquérir près de 4,5 millions de drones FPV pour la seule année 2025, grâce à un budget d’acquisition de plusieurs milliards de dollars.
L’Ukraine a également adopté une approche stratégique en établissant des lignes de production d’armes à l’étranger. Cette initiative permet de fabriquer des équipements militaires conçus par l’Ukraine dans des pays alliés, en contournant les limites de production nationale et en réduisant la vulnérabilité aux frappes russes. Par exemple, en septembre 2025, l’entreprise ukrainienne Fire Point a inauguré sa première installation de production conjointe au Danemark. Cette initiative s’inscrit dans le programme plus large « Build for Ukraine », qui vise à protéger les infrastructures de défense critiques en déplaçant la production vers des États membres de l’OTAN. Le Danemark a contribué à hauteur de 50 millions de dollars pour soutenir la localisation des lignes de production sur son territoire. La Norvège, l’Allemagne, le Royaume-Uni et la Lituanie ont également manifesté leur intérêt pour participer à ce programme. Ces lignes de production à l’étranger renforcent non seulement la sécurité et l’évolutivité des capacités ukrainiennes en matière de drones, mais favorisent aussi des liens de défense plus étroits avec les partenaires européens.
La portée et les capacités couvrent également un large éventail — des quadricoptères FPV à courte portée utilisés pour les frappes et la reconnaissance au niveau des tranchées, opérant généralement sur quelques kilomètres, aux munitions rôdeuses tactiques et aux UAS de frappe spécialement conçus qui atteignent au-delà de 40 à 300 km. Les producteurs ukrainiens ont aussi dépassé les essaims de drones FPV bon marché en développant des capacités à longue portée. Parmi les exemples figurent le Peklo, « drone-fusée », une arme de type missile de croisière propulsée par turboréacteur/fusée destinée à des frappes à plusieurs centaines de kilomètres, ainsi que des modèles beaucoup plus grands de type missile de croisière, tels que le Flamingo de Fire Point, capable de parcourir 3 000 km et d’emporter une charge utile de 1 150 kg. Sur le plan stratégique, des armes de frappe en profondeur crédibles élargissent les options de dissuasion et opérationnelles de l’Ukraine en contraignant les forces russes à se disperser et à défendre les zones arrière, ce qui complique la logistique et le dispositif de commandement de Moscou. Dans le même temps, les drones à moyenne portée ont permis à l’Ukraine d’établir une zone de destruction, un territoire s’étendant jusqu’à 30 km de part et d’autre de la ligne de front, où les UAV suivent chaque mouvement et neutralisent aisément les cibles. Cette tactique est largement utilisée par les deux camps, et le développement constant de telles capacités détermine de plus en plus qui prend l’initiative sur le champ de bataille.
L’exposition de l’Ukraine aux ruptures d’approvisionnement étrangères et aux interruptions politiques de l’aide s’en trouve également moins aiguë. Toutefois, les composants de pointe (capteurs optiques, moteurs, systèmes de guidage sécurisés et systèmes de communication) dépendent encore fortement des importations, notamment d’Europe et des États-Unis.
Néanmoins, l’Ukraine reste fortement dépendante de l’aide militaire, des technologies et des capacités étrangères. Elle dépend en particulier des systèmes occidentaux de défense aérienne ainsi que des capacités de renseignement, de surveillance et de reconnaissance (ISR). La défense aérienne demeure la lacune la plus critique : l’Ukraine dépend des systèmes Patriot et NASAMS fournis par les États-Unis ainsi que des contributions européennes telles que l’IRIS-T (Allemagne), le SAMP/T (France–Italie) et les canons antiaériens Gepard (Allemagne). Fait encourageant, les fabricants occidentaux de défense sont de plus en plus disposés à établir des lignes de production et des coentreprises en Ukraine. Diehl Defence, en Allemagne, a signé avec Kyiv un contrat de 2,2 milliards d’euros pour produire des systèmes de défense aérienne et des missiles IRIS-T, tandis que Kongsberg Defence & Aerospace, en Norvège, prévoit de fabriquer localement des missiles NASAMS et négocie une coentreprise afin de permettre une production de masse fondée sur la technologie ukrainienne. Des initiatives similaires sont en cours avec Thales International, en France, qui coopérera dans les domaines de la défense aérienne, des radars, de la guerre électronique et des systèmes de communication, et le Danemark a accepté d’accueillir sur son territoire la production ukrainienne de propergol solide — une première pour un pays de l’OTAN. Ces efforts soulignent une tendance plus large au transfert de technologies et une confiance croissante envers les partenaires ukrainiens.
Dans le même temps, les producteurs ukrainiens testent des systèmes avancés de défense aérienne développés au niveau national, soutenus par l’incubateur de technologies de défense Brave1, appuyé par le gouvernement, afin d’aider à combler les lacunes créées par les approvisionnements et munitions occidentaux limités.
Sous l’administration Trump, les États-Unis ont signalé un abandon du soutien sans limite de durée, conduisant à la création d’un nouveau mécanisme de l’OTAN, la Liste des besoins prioritaires de l’Ukraine (PURL), conçu pour coordonner les besoins urgents du champ de bataille. Le PURL achemine des armes américaines provenant des stocks des États-Unis, mais impose aux alliés européens de financer les livraisons, conformément à l’approche de partage du fardeau de Trump. Jusqu’à présent, les Pays-Bas, les États nordiques et l’Allemagne ont promis environ 1,5 milliard de dollars par l’intermédiaire du PURL, et les premiers paquets sont fortement axés sur la défense aérienne et les munitions. En permettant à l’Ukraine de compter sur le financement allié pour acquérir des armes fabriquées aux États-Unis, le PURL offre un tampon face à l’imprévisibilité des flux d’aide américains. En juillet 2025, les États-Unis s’étaient engagés à vendre près de 960 millions de dollars d’armes à l’Ukraine dans le cadre du programme FMS. Toutefois, si les stocks américains venaient à s’épuiser, de nouvelles ventes militaires à l’étranger (FMS) pourraient être soumises à la politique étrangère plus transactionnelle de Trump.
En matière d’ISR, l’Ukraine dépend fortement des capacités occidentales. L’imagerie satellitaire américaine, le renseignement d’origine électromagnétique et les plateformes aéroportées demeurent importants pour le ciblage et l’alerte précoce. La suspension, en mars 2025, des transferts de renseignements américains, y compris la désactivation de l’accès ukrainien à la plateforme d’imagerie satellitaire Global Enhanced GEOINT Delivery (GEGD), a eu des conséquences immédiates sur le champ de bataille : les opérateurs ukrainiens de défense aérienne ont perdu l’alerte en temps utile des attaques de missiles et de drones imminentes, tandis que les commandants de première ligne ont signalé des retards dans les données de ciblage de précision. Les acteurs européens ont tenté d’accroître leurs contributions, l’UE orientant de nouveaux financements vers la reconnaissance satellitaire au titre du Fonds européen de défense. Toutefois, la capacité ISR européenne demeure sous-développée : la plupart des États membres de l’UE ne disposent pas de constellations satellitaires souveraines capables de fournir en continu des images de haute résolution du champ de bataille, et les projets communs sont encore à des années de leur maturité opérationnelle. Les analystes soulignent que le caractère fragmenté et lent des acquisitions de défense européennes rend peu probable que l’Europe puisse combler le déficit en ISR à court et moyen terme. Sans un accès stable aux capacités ISR spatiales américaines, l’Ukraine est contrainte de s’appuyer sur un ensemble hétéroclite de systèmes européens, ce qui expose davantage les infrastructures critiques et limite la capacité de Kyiv à maintenir des opérations efficaces sur le champ de bataille.
Depuis 2022, les infrastructures énergétiques et critiques de l’Ukraine ont subi de graves dommages après être devenues l’une des cibles clés de la Russie. Partant d’une capacité d’avant-guerre de production de 25 GW, la production énergétique de l’Ukraine a chuté à environ 9 GW en 2023-2024. À la suite de campagnes de réparation, la capacité de production d’électricité s’élevait à environ 15 GW au début de 2025, avec un déficit de 3 GW pour répondre aux besoins élémentaires du pays en électricité.
L’Ukraine a progressivement mis en place un système à plusieurs niveaux pour protéger ses infrastructures énergétiques et critiques, en tirant les leçons du processus. Au départ, la réponse était improvisée : des générateurs d’urgence, des réparations ponctuelles et des livraisons humanitaires de carburant ont permis de maintenir les services essentiels. Cette évolution progressive a transformé la protection des infrastructures, d’un ensemble improvisé de mesures d’urgence, en un effort national coordonné de résilience. En 2025, l’accent s’est déplacé de la simple réparation des centrales centralisées endommagées vers la refonte de l’architecture même du réseau. La décentralisation est devenue un principe directeur : les municipalités et les zones industrielles ont été encouragées à déployer des capacités locales de production, souvent alimentées par des turbines à gaz ou des énergies renouvelables, qui pouvaient maintenir les services critiques même en cas de coupure des lignes de transport. Dans le même temps, les donateurs et les planificateurs ukrainiens ont commencé à considérer les énergies renouvelables non seulement comme une composante de la transition verte du pays, mais aussi comme un atout de sécurité : des installations solaires et éoliennes distribuées, associées à du stockage par batteries, offraient une redondance que les grandes centrales thermiques ou nucléaires ne pouvaient pas assurer.
L’aide étrangère a joué un rôle clé dans le soutien à la résilience énergétique de l’Ukraine. Les États-Unis, autrefois l’une des principales sources d’aide technique et financière directe, ont modifié leur approche sous le président Trump. Entre 2022 et 2024, le soutien américain, principalement acheminé par le projet USAID de sécurité énergétique et des programmes connexes, a financé des réparations d’urgence, la stabilisation du réseau et un appui consultatif aux réformes du marché des énergies renouvelables. Cela a porté l’engagement global des États-Unis en faveur du système énergétique ukrainien à environ 1,5 milliard de dollars depuis 2022. Depuis le début de 2025, Washington a redéfini son rôle autour de l’investissement stratégique et de la sécurité des ressources. L’Accord États-Unis–Ukraine sur les ressources minérales, signé en mai 2025, donne aux entreprises américaines un accès préférentiel aux minerais critiques de l’Ukraine en échange d’un soutien à la reconstruction du secteur énergétique. Selon le CSIS, l’idée d’un Fonds pour l’énergie propre de l’Ukraine, financé initialement conjointement par l’International Development Finance Corporation (DFC) des États-Unis et des partenaires européens, est actuellement à l’étude. Il leur permettrait de co-investir dans des projets renouvelables décentralisés à travers le pays. Contrairement aux précédents programmes de l’USAID, cette approche privilégie les partenariats avec le secteur privé plutôt que l’aide directe.
L’économie ukrainienne reste soumise à de fortes tensions budgétaires, la guerre continuant de réduire la production et d’exiger d’importantes dépenses publiques. La croissance du PIB réel est modeste (environ ~2 % en 2025), tandis que l’inflation reste élevée. La situation budgétaire du gouvernement est sous tension : les dépenses publiques, notamment les dépenses de défense élevées, ont porté le déficit budgétaire à environ 20 % du PIB en 2025, tandis que la dette publique et garantie par l’État se rapproche de trois chiffres en pourcentage du PIB. Ces dynamiques ont contraint Kyiv à dépendre fortement du soutien budgétaire étranger et de financements concessionnels pour couvrir à la fois les besoins récurrents et les priorités de reconstruction.
Les financements des donateurs et le soutien des institutions financières internationales sous-tendent la stabilité budgétaire à court terme et la planification de la reconstruction à moyen terme. Une évaluation actualisée de la Banque mondiale estime les besoins de relèvement et de reconstruction de l’Ukraine à environ 524 milliards de dollars au cours de la prochaine décennie, tandis qu’un déficit de financement à court terme pour la seule année 2025 était estimé à environ 10 milliards de dollars après les allocations des donateurs. Les besoins de financement extérieur de Kyiv pour 2025 ont été évalués à environ 39-40 milliards de dollars, dont une part importante doit être obtenue auprès de prêteurs multilatéraux, de programmes de l’UE et de partenaires bilatéraux.
Sous l’administration Biden, les États-Unis ont fourni une aide économique et financière substantielle à l’Ukraine pour soutenir son économie ravagée par la guerre et ses efforts de reconstruction. Entre 2022 et le début de 2025, le Congrès a alloué environ 37,8 milliards de dollars de soutien financier direct au budget central de l’Ukraine. Ce financement visait à stabiliser l’économie ukrainienne, à couvrir des dépenses essentielles telles que les pensions et les salaires du secteur public, et à faciliter les initiatives de reconstruction. En outre, les États-Unis ont pleinement honoré leur engagement à fournir un soutien économique par le biais de prêts d’accélération des revenus extraordinaires (ERA), en mettant à disposition environ 20 milliards de dollars dans le cadre du programme ERA plus large du G7, d’un montant total de 50 milliards de dollars. Ces prêts, versés par l’intermédiaire du Fonds d’intermédiation financière FORTIS de la Banque mondiale, étaient conçus pour être remboursés grâce aux revenus générés par les actifs souverains russes immobilisés, garantissant que ce soutien ne pèserait pas sur les contribuables américains.
En revanche, l’administration Trump, entrée en fonction en janvier 2025, a adopté une approche plus transactionnelle de l’aide économique. Les États-Unis et l’Ukraine ont créé le Fonds d’investissement pour la reconstruction États-Unis–Ukraine, à la suite de la signature de l’Accord États-Unis–Ukraine sur les minerais critiques. L’Ukraine et l’International Development Finance Corporation des États-Unis ont récemment annoncé des engagements de 75 millions de dollars pour ce fonds, conçu pour financer des projets dans les secteurs de l’énergie, des infrastructures et des minerais critiques. En vertu de l’accord, les États-Unis obtiennent un accès préférentiel aux nouveaux projets miniers ukrainiens, tandis que la moitié des revenus générés par l’extraction minière est versée au fonds, les bénéfices étant partagés entre Kyiv et Washington. En tirant parti des riches ressources naturelles de l’Ukraine, l’accord vise à fournir un flux de financement régulier pour les projets de reconstruction, contribuant ainsi à la résilience économique du pays face aux défis persistants. Néanmoins, la diminution de l’aide financière directe américaine a exercé une pression supplémentaire sur l’Ukraine pour qu’elle obtienne des financements auprès d’autres partenaires internationaux.
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