Naviguer dans les courants géopolitiques : l’évolution des politiques dans la région de la mer Noire au cœur de la guerre russo-ukrainienne

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Par Marharyta Hlybchenko
23 août 2023

Sommaire

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Principaux enseignements

  • Dégradation de la sécurité dans la région: l’invasion russe à grande échelle, les attaques contre les infrastructures portuaires et céréalières ukrainiennes ainsi que l’accroissement de la mobilité militaire de l’OTAN ont affecté la sécurité dans la région.
  • Crise politique bulgare : La Bulgarie est l’un des pays de l’UE les plus influencés par la Russie. L’invasion à grande échelle est devenue l’une des causes de la crise politique que le pays a connue en 2022-2023. Seuls 34 % des Bulgares perçoivent la Russie comme une menace.
  • Jeu de médiation de la Türkiye : La Türkiye, actuellement plongée dans une crise économique prolongée, privilégie sa stabilité et sa croissance économiques. Elle fournit simultanément des armes à l’Ukraine et poursuit un commerce sans restriction avec la Russie. Elle met à profit sa position géographique unique entre l’OTAN et l’Asie ainsi que son contrôle des détroits de la mer Noire pour maintenir l’équilibre entre l’Occident et la Russie.
  • La Roumanie du côté occidental : L’influence russe en Roumanie compte parmi les plus faibles de la région. La crise énergétique en Europe renforce la pertinence de l’idée d’un hub énergétique en Roumanie. La confiance de la population dans le partenariat avec l’OTAN progresse régulièrement.

Sommaire

Située au carrefour de l’Asie et de l’Europe, la région de la mer Noire est l’une des zones commerciales les plus prometteuses. Les États riverains sont l’Ukraine, la Moldavie, la Roumanie, la Bulgarie, la Türkiye, la Géorgie et la Fédération de Russie.

La région est assez fragmentée en raison de tensions historiques liées aux territoires et de différences culturelles. Sa division entre deux blocs hostiles pendant la guerre froide a laissé une trace dans l’orientation politique des pays et, aujourd’hui encore, les intérêts concurrents de l’OTAN et de la Russie influencent à des degrés divers l’identité de chacun d’eux.

Faute de cohésion régionale, les États riverains affrontent séparément ces défis et bien d’autres, chacun à leur manière. C’est pourquoi, lorsque l’invasion à grande échelle a commencé, les élites politiques se sont retrouvées à la croisée des chemins, pressées de clarifier leurs positions sur toute une série de questions. Parmi elles, la relation avec la Russie et sa présence dans la région ont occupé le devant de la scène. Dans cet article, nous analysons l’évolution des politiques intérieures de la Türkiye, de la Bulgarie et de la Roumanie, ainsi que les perspectives de leurs politiques étrangères au regard des récents développements.

Dynamiques régionales et sécurité dans la région de la mer Noire

Les liens économiques de la région se caractérisent par la prédominance des traités bilatéraux, qui offrent davantage de marge pour parvenir à des accords malgré les différences de modèles économiques et politiques. Cette approche affaiblit l’interaction effective au sein des initiatives couvrant l’ensemble de la région (principalement la Coopération économique de la mer Noire – CEMN). En outre, l’adhésion de plusieurs pays de la région à l’UE accroît la concurrence sur le marché.  

Toutefois, malgré leur réticence apparente à approfondir les liens régionaux, la mer qu’ils partagent unit tous les pays et souligne leur dépendance à l’égard de la sécurité en mer Noire. Inutile de préciser que l’invasion à grande échelle lancée par la Russie a marqué la dégradation de la sécurité régionale. Les attaques contre l’Ukraine ont affecté la liberté de navigation en mer Noire, mis à rude épreuve les capacités d’exportation des céréales et rendu visibles des explosions et des tirs de missiles près des frontières de l’OTAN. En particulier, une récente série d’attaques de drones russes contre des silos à grains et des ports ukrainiens se déroule dangereusement près de la Roumanie. De plus, la destruction du barrage de Kakhovka par les forces russes dans le sud de l’Ukraine a suscité des inquiétudes quant au mépris potentiel des conséquences environnementales dans la poursuite d’objectifs militaires dans la région touchée.

Il est difficile de surestimer l’impact de la guerre sur la région. La réduction du nombre de ports ukrainiens disponibles et l’interdiction d’accès aux ports de l’UE pour les navires russes ont entraîné le déclin du secteur maritime. À l’inverse, l’importance d’autres États de la région s’est accrue grâce au succès de l’Initiative céréalière de la mer Noire et à la diversification par l’UE de ses importations d’énergie, soulignant le rôle vital de la mer Noire comme corridor de transit. La volonté de concevoir de nouvelles routes commerciales contournant la Russie a donné une impulsion à l’augmentation des flux commerciaux entre l’Europe et l’Asie. En outre, l’accroissement de la mobilité militaire de l’OTAN en mer Noire contribue à la militarisation de la région et aux tensions entre les États (par exemple, l’endommagement par la Russie du drone américain MQ-9 Reaper). Bien que tous les États de la région subissent les conséquences de la guerre, la politique intérieure de chaque pays manifeste une réaction propre aux changements géopolitiques de grande ampleur, en raison de son histoire de relations avec la Russie.

D’Est en Ouest : le parcours politique de la Bulgarie sous l’influence russe

La Bulgarie est l’un des pays de l’UE les plus influencés par la Russie. Plusieurs raisons expliquent cette situation difficile. La Bulgarie dépendait fortement des importations russes de gaz et de pétrole (en 2022, 77 % du gaz importé était russe). Ce fait, comme dans de nombreux autres pays, a favorisé la pénétration politique de la Russie à Sofia. La Bulgarie est l’un des pays les plus corrompus de l’UE, et l’influence russe s’observe dans le pouvoir judiciaire et d’autres branches du gouvernement. En outre, l’attachement historique de la Bulgarie à la Russie est l’un des plus forts de l’ancien bloc de l’Est. Pendant la guerre froide, la Bulgarie était l’un des alliés les plus fiables de l’ Union soviétique.
La guerre en Ukraine a remis en lumière la question de l’influence russe excessive et contribué à détériorer la stabilité politique intérieure, culminant avec la crise politique de 2022-2023. La volatilité croissante résultant de l’incapacité à former un gouvernement a notamment été alimentée par des divergences concernant le niveau de soutien à apporter à l’Ukraine et sur la manière de traiter avec la Russie. La gravité de la situation était soulignée par le fait que la Bulgarie est une république parlementaire. Enfin, après une cinquième tentative, les deux principales forces électorales, GERB-SDS et Nous continuons le changement-Bulgarie démocratique, sont parvenues à un accord, mais au lieu d’une coalition, une rotation des gouvernements a été mise en place.

Borys Boyko, chef du parti politique GERB

Si le gouvernement n’avait pas de nouveau été formé, la probabilité que des forces favorables à la Russie rejoignent la coalition au pouvoir aurait augmenté. L’entrée de tels partis compliquerait l’exportation d’armes vers l’Ukraine. Des précédents existent déjà : des partis prorusses ont entravé des décisions bénéfiques pour l’Ukraine. En particulier, la décision de la Bulgarie d’envoyer une aide militaire à l’Ukraine en secret, plutôt qu’ouvertement, a également été provoquée par la présence de forces prorusses dans la coalition.

À l’issue des dernières élections, des forces pro-européennes ont pris le pouvoir. Toutefois, cette dernière année tumultueuse de lutte politique n’a pas été sans laisser de traces chez les électeurs. L’incapacité de GERB-SDS et de Nous continuons le changement-Bulgarie démocratique (dont les programmes sont similaires et tous deux pro-occidentaux) à former un gouvernement en raison de querelles interpartis a déjà suscité une certaine déception dans la population. L’incertitude politique a entravé le processus décisionnel nécessaire pour atténuer la crise économique intérieure. Dans l’incapacité des partis pro-occidentaux à coopérer, les scores du parti ouvertement pro-Poutine « Renaissance » ontaugmenté. La crise est même allée jusqu’à placer « Renaissance » en troisième position lors du dernier sondage électoral (contre 2 % aux élections générales de 2021).

Dans ce contexte, l’opinion publique à l’égard de l’Ukraine et de l’Occident s’est dégradée. Près de la moitié des répondants (49 %) ont déclaré en 2023 que les sanctions contre la Russie étaient inefficaces, tandis que seuls 44 % ont imputé à la Russie la responsabilité de mener la guerre (contre 50 % en 2022). Le soutien à l’adhésion à l’OTAN a toujours été faible par rapport aux autres pays d’Europe centrale et orientale. Aujourd’hui, les sondages montrent que seuls 34 % des Bulgares perçoivent la Russie comme une menace.

Il est important de noter que la dernière crise politique en Bulgarie ne se réduit nullement à une confrontation entre forces prorusses et pro-occidentales. L’une des caractéristiques de la politique bulgare après la fin de la guerre froide est devenue une « oscillation » entre l’Occident et la Russie. Borys Boyko, trois fois Premier ministre de Bulgarie, menait une politique de compromis entre attitudes pro-UE et prorusses. Le temps dira si le nouveau gouvernement s’en tiendra lui aussi à cette politique, compte tenu des résultats des dernières enquêtes.

Kirill Petkov et Asen Vaskov, dirigeants du parti politique
Nous continuons le changement

Néanmoins, la victoire des partis pro-européens constitue une percée et porte déjà ses fruits. À ce jour, les récents changements politiques en Bulgarie ont eu un effet positif sur l’aide à l’Ukraine. En effet, la récente décision de Sofia d’envoyer directement des armes à l’Ukraine constitue le premier cas officiel d’exportation d’armes depuis 2022. Les perspectives des nouvelles décisions gouvernementales sont donc prometteuses pour Kyiv.

En résumé, le modus vivendi récemment trouvé réduit l’influence des partis prorusses au sein du gouvernement, sans pour autant la neutraliser.

L’équilibre délicat de la Türkiye : un jeu de médiation au service des intérêts nationaux

La position de la Türkiye dans la guerre russo-ukrainienne reste double : tout en poursuivant un commerce sans restriction avec la Russie, elle fournit à l’Ukraine d’importantes armes. Depuis le début de l’invasion, le président Erdoğan a déclaré à plusieurs reprises que la Türkiye entretenait de bonnes relations avec la Russie et qu’il n’entendait pas prendre parti dans ce conflit. L’attitude affichée consistant à « satisfaire les besoins de toutes les parties concernées » tient aux particularités de la politique intérieure et étrangère du pays.

La guerre en Ukraine a coïncidé avec la crise économique prolongée en Türkiye. Dans ce contexte, les autorités turques cherchent la manière la plus avantageuse de préserver leur niveau de soutien au sein de la population. Selon une enquête menée à la veille de l’élection présidentielle, les Turcs sont plus préoccupés par les turbulences économiques que par la guerre en Ukraine. Les dirigeants de la Türkiye jugent donc souhaitable de donner la priorité à la stabilité économique et à la croissance. Il est clair que rompre les liens économiques avec la Russie (le plus grand importateur pour Ankara), tout en dépendant du pétrole et du gaz russes importés, n’est pas la voie pour améliorer la situation intérieure. De plus, la Türkiye comprend pleinement sa position unique entre l’OTAN et l’Asie, son éloignement du monde arabe et la valeur du contrôle des principaux détroits de la mer Noire, qui offre à Ankara la possibilité de suivre sa propre voie intermédiaire. Une telle approche de la politique étrangère influence sans aucun doute l’opinion publique en Türkiye. La rhétorique hostile d’Erdoğan envers l’Occident a conduit à l’ augmentation des sentiments favorables à la Russie au sein de la population. Dans un sondage de 2023 sur l’attitude envers la Russie, 14 % ont déclaré que la Russie était une alliée, tandis que la majorité des Turcs (55 %) considérait Moscou comme un partenaire nécessaire. En outre, bien que la perception des États-Unis comme une menace diminuait progressivement (42 % en 2022 contre 64 % en 2019), davantage de personnes étaient hostiles aux États-Unis qu’à la Russie en 2022 (42 % contre 30,5%).

Ayant moins de différends avec Moscou et s’opposant parfois à l’Occident, Ankara semble idéalement placée pour jouer le rôle d’intermédiaire dans ce que la Russie appelle la « confrontation Occident-Russie ». Cependant, pour préserver sa position d’équilibriste, la Türkiye doit démontrer son aptitude à accomplir les tâches attendues. Une telle approche de la politique étrangère exige des résultats tangibles des efforts de médiation. Ainsi, les succès notables de la Türkiye en matière de médiation, illustrés par l’organisation réussie de l’Initiative sur les céréales et par un échange fructueux de prisonniers de guerre, constituent des piliers essentiels de sa stratégie de politique étrangère. La « relation spéciale » d’Erdoğan avec Poutine est un autre aspect fondamental de cette stratégie, car elle permet à la Türkiye d’exploiter ses avantages géopolitiques. Ainsi, la « relation spéciale » d’Erdoğan avec Poutine est essentielle à la politique étrangère de l’État, en permettant l’utilisation de ses avantages géopolitiques. C’est pourquoi, lorsque la Russie a annoncé son retrait de l’accord sur les céréales, elle a porté un coup à Ankara.

Quant aux perspectives, la Türkiye devrait poursuivre sa politique ambiguë, d’autant que l’Occident n’exerce pas une forte pression sur ses dirigeants concernant l’imposition de sanctions. L’un des motifs les plus probables d’un changement de sa politique serait un durcissement de la position occidentale.

Plaies non refermées : le soutien indéfectible de la Roumanie à l’intégrité de l’Ukraine

Malgré les différends sur les frontières d’État ukraino-roumaines, dont le point culminant s’est situé dans la première décennie du XXIe siècle, la Roumanie a soutenu l’intégrité de l’Ukraine et rejeté officiellement la proposition russe de diviser l’Ukraine. Les relations entre Moscou et Bucarest sont assombries par la perte de la région de Bessarabie pendant la Seconde Guerre mondiale et son rattachement à l’Union soviétique. La question n’a pas été résolue par la déclaration d’indépendance de la Moldavie. En réalité, la lutte d’influence s’est poursuivie, à une exception près : la Russie recourt à la force pour imposer son ordre en Moldavie. Bien que l’unification de la Moldavie et de la Roumanie surgisse parfois dans la rhétorique politique roumaine, aucune action n’a été entreprise pour la concrétiser.

Cela s’explique non seulement par le respect par la Roumanie du comportement approprié lié à l’adhésion à l’UE, mais aussi parce qu’une telle union pourrait mener à un nouveau conflit avec la Russie. Après que la Transnistrie, soutenue par les Russes, a fait une déclaration formelle de souveraineté vis-à-vis de la Moldavie, le potentiel de ce conflit gelé pèse sur la Roumanie telle une épée de Damoclès. La Moldavie fragmentée multinationale peut être une proie facile pour les Russes, qui peuvent ainsi étendre encore leur influence et apporter de l’instabilité dans la région.

L’influence de la Russie en Roumanie est parmi les plus faibles de la région. Moscou ne dispose pas des instruments habituels pour imposer son ordre : les minorités ethniques russes ne sont pas nombreuses, et la corruption ainsi que les partis politiques prorusses qui lui sont liés ne dominent pas l’agenda intérieur. Plus important encore, la Roumanie est l’un des États les plus indépendants en matière d’importations de gaz. La crise énergétique en Europe a encouragé l’intensification de l’exploration des ressources énergétiques dans les pays de l’UE, et l’idée que la Roumanie devienne un hub énergétique gagne en pertinence. Après tout, c’est la Roumanie qui exporte du gaz vers la Moldavie afin de réduire la dépendance excessive de Chișinău aux ressources.

La Roumanie considère l’OTAN comme le meilleur garant de son intégrité. De récents sondages montrent que la confiance du public dans le partenariat avec l’OTAN progresse régulièrement (89% en 2023).

Depuis les années 1990, ayant choisi la voie du rapprochement avec l’OTAN, la Roumanie suit la voie de la démocratie et de l’unité transatlantique. L’invasion russe n’a fait qu’approfondir davantage ces relations. À l’occasion des 25 ans du partenariat stratégique entre la Roumanie et les États-Unis, les diplomates des deux parties en ont jugé les effets très bénéfiques. L’adhésion récente de Bucarest à la déclaration conjointe du G7 de soutien à l’Ukraine est une conséquence directe de cette tendance. Le soutien de la Roumanie à l’Ukraine continuera donc d’être l’un des plus forts.

Conclusion

En menant la guerre, la Russie a attiré l’attention du monde sur la région dans une mesure auparavant inimaginable. Avant la guerre, la région n’était pas considérée comme stratégique, même pour l’OTAN. Les hostilités contre l’Ukraine ont conduit l’OTAN à adopter une politique de renforcement de sa présence militaire dans la région — ce à quoi la Russie prétendait s’opposer avant de déclencher la guerre.

L’attitude envers la Russie et les questions relatives à leur propre sécurité ont évolué dans tous les pays de la région. Dans la plupart des cas, l’influence russe diminue progressivement, bien que les enquêtes montrent que la menace est loin d’être totalement éliminée.

À la lumière des résultats définitifs des élections, le nouveau gouvernement bulgare semble prêt à poursuivre la lutte contre la corruption tout en accordant suffisamment d’attention à l’opposition. La politique équilibrée de la Türkiye fait partie de sa manière d’exploiter ses caractéristiques géopolitiques et est donc moins susceptible de changer considérablement. Parmi les pays analysés, la Roumanie est le plus hostile à la Russie. Les tentatives de la Russie pour obtenir un contrôle accru sur Chișinău constituent une menace pour Bucarest. Mais plus la Russie tente de modifier l’équilibre des pouvoirs dans la région, plus la Roumanie se rapproche de l’OTAN.

La guerre en Ukraine a poussé les États riverains à revoir leur attitude envers la politique étrangère et les affaires intérieures. La mer Noire continue d’ouvrir des possibilités aux États de la région, qu’il s’agisse de la route de l’Initiative céréalière ou des champs gaziers. En temps de troubles, les États sont devenus plus adaptables, mais ils ne sont toujours pas pleinement prêts à un changement radical. La guerre n’a donc pas entraîné de grand basculement géopolitique dans la politique régionale : le conflit a d’abord stimulé un approfondissement des politiques choisies, dont nous devons encore observer les résultats.



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Ce texte a été traduit automatiquement à partir de l’original anglais, qui reste accessible en passant le site en anglais.